Les Messagères, une Antigone interprétée par des comédiennes afghanes
Le Théâtre de Carouge reçoit dans ses murs l’Afghan Girls Theater Group et sa pièce, Les Messagères. Les neuf comédiennes ont fui l’Afghanistan lors du retour au pouvoir des Talibans. Elles interprètent jusqu’à dimanche une adaptation en dari de l’Antigone de Sophocle, une tragédie qui fait écho à leur vécu.
Elles s’appellent Hussnia, Freshta, Shakila ou encore Atifa et le 23 août 2021, elles quittent précipitamment l’Afghanistan pour la France, quelques heures avant que les Talibans ne ferment les frontières.
Deux ans plus tard, elles jouent à Lyon une adaptation de la tragédie de Sophocle: Antigone, fille d’Œdipe, décide d’enterrer son frère mort, malgré l’interdit de son oncle Créon, le roi de Thèbes. Sa sœur Ismène tente de la retenir, effrayée par les menaces du monarque.
«Nous retrouvons cette force qu’a l’héroïne chez chacune de nous»
«Quand nous avons décidé de travailler sur Antigone, nous nous sommes rendu compte que nous retrouvons cette force qu’a l’héroïne chez chacune de nous. Nous avons l’impression de nous battre contre ce qu’il se passe en Afghanistan à l’aide de notre art» raconte Atifa Azizpor, la comédienne qui interprète Ismène.
Dès le début des répétitions, c’est une évidence: les neuf comédiennes racontent leur propre histoire à travers les mots, vieux de 2500 ans, de Sophocle.
«On aurait pu faire une transposition directe: Créon, un Taliban, et Atifa et Freshta qui interprètent Ismène et Antigone, des jeunes femmes afghanes en 2021. Mais on a décidé ensemble d’être dans la métaphore, ce que permet le théâtre» se souvient Jean Bellorini, le metteur en scène.
Les messagères de la situation en Afghanistan
La pièce ne raconte pas uniquement l’histoire de neuf jeunes Afghanes, mais celle de toutes les femmes qui vivent entravées dans leur liberté.
«On s’est beaucoup dit qu’elles étaient toutes des Antigone, elles portent toutes la voix d’Antigone. Puis on a réalisé qu’elles sont plutôt des Ismène, elles sont parties, elles ont laissé les Antigone dans leur pays d’origine. Finalement, on a conclu qu’elles sont avant tout les messagères de ce qu’il se passe là-bas» résume le metteur en scène, qui prendra la tête du Théâtre de Carouge en janvier prochain.
«Vivre, c’est le seul moyen de continuer et de se battre»
Ismène est parfois vue comme lâche comparée au courage d’Antigone. Mais Atifa lui trouve une force singulière: «C’est un rôle qui me bouleverse, car c’est le seul personnage vivant à la fin de la pièce. Elle voit la mort de chacun de ses proches, et c’est très difficile de continuer à vivre après avoir traversé tant de choses. Tu n’es pas décidée à mourir comme Antigone alors tu tentes de vivre, car c’est le seul moyen de continuer et de se battre» confie Atifa Azizpor.
La vie, comme ultime forme de résistance.