Sur les traces de George Sand à Genève
Elle a écrit La petite Fadette, La mare au diable ou encore Consuelo, s’est séparée de son mari à une époque où les femmes n’avaient pas droit à l’indépendance, puis elle a vécu une histoire passionnelle avec Alfred Musset. George Sand, figure majeure du XIXe siècle, est décédée il y a 150 ans. Femme libre et engagée, elle est passée par Genève le temps d’un été.
À la fin de l’été 1836, George Sand arrive à Genève. Elle loge en Vieille-Ville, à l’angle de la rue Tabazan et la rue Etienne Dumont. Ce voyage intervient à un moment difficile de sa vie:
«George Sand a eu un procès en séparation très éprouvant avec son mari au printemps 1836. Elle emmène ses deux enfants, Maurice et Solange, pour se changer les idées, les éloigner de la rumeur publique, et pour voir son ami Franz Liszt et sa compagne Marie d’Agoult», raconte Lucie Nizard, Professeure assistante au département de Français de l’Université de Genève.
Une Vieille-Ville qui l’inspire
Le séjour genevois marque durablement l’écrivaine. Vingt-cinq ans plus tard, elle évoque encore la Vieille-Ville dans son roman Valvèdre. Elle la décrit ainsi:
«C'était dans cette partie de Genève appelée la vieille ville, qui avait encore à cette époque tant de physionomie. Séparée par le Rhône de la cité catholique et du monde nouveau, et des caravansérails de touristes, la ville de Calvin étageait sur la colline ses demeures austères et ses étroits jardins, ombragés de grands murs et de charmilles taillées»
Mais ce regard admiratif ne résume pas toute sa relation à Genève.
Saint-Pierre, symbole d’une ville austère
Parmi les lieux qui marquent son séjour figure la cathédrale Saint-Pierre. L’écrivaine est surprise par l’austérité du temple protestant. Dans les Lettres d’un voyageur, elle décrit une église dépouillée:
«Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ses vitraux blancs éclairés d'un brillant soleil, [...] tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une église catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation toute militaire, me frappèrent de respect et de tristesse» cite Lucie Nizard.
George Sand assiste également à un prêche, son regard est sans concession. Elle tourne en dérision un pasteur, et ironise sur ses déclarations:
«Il nous apprit que si l'industrie avait fait des progrès en Suisse, c'est que Genève était protestante. Libre à nous de croire que si l'industrie est florissante en France, c'est que nous sommes catholiques. Il nous dit encore que Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me parut ni très certain, ni très conforme à l'esprit de l'Évangile» cite la chercheuse.
Les Genevois vus par George Sand
Cette austérité, l’écrivaine ne la limite pas au lieu de culte. Elle l’étend à la population genevoise.
«Elle les trouve austères, exacts, impassibles, travailleurs, industrieux. En fait, on retrouve tous les clichés sur les Suisses qui ont encore cours aujourd’hui», s’amuse Lucie Nizard.
Malgré ces remarques parfois piquantes, George Sand est bien accueillie à Genève. Déjà célèbre, elle attire l’attention des habitants. Dans une lettre écrite à un ami durant son séjour, elle raconte être reçue avec bienveillance, mais aussi avec une certaine curiosité. On la reconnaît dans les rues et elle note elle-même qu’elle est devenue «l’objet de la curiosité publique», relate la Professeure de l’Université de Genève.
De Rousseau à la réalité genevoise
Avant même de découvrir Genève, George Sand entretenait pourtant une vision très idéalisée de la ville: «C’est une admiratrice de la République de Genève. Et puis c’est une très fervente lectrice de Rousseau. C’est d’abord autour de la figure de Jean-Jacques Rousseau qu’elle imagine Genève», explique Lucie Nizard.
Dans une lettre rédigée en 1826, alors qu’elle n’a encore jamais mis les pieds en Suisse, elle célèbre avec enthousiasme la patrie de Rousseau et les vertus de ses habitants:
«Je ne te pardonne pas d'être passé avec tant d'indifférence à Genève. Genève, la patrie de cet immortel Jean-Jacques, le saint de ma vénération. Cette république qu'il nous a montrée si belle, si grande par son caractère, ces bons citoyens si calmes, si pleins de sens et d'amour de la patrie» écrit-elle à une amie.
Mais dix ans plus tard, son regard a changé. «Alors qu’elle est à Genève, elle est beaucoup plus moqueuse. Elle est passée de l’idéal à la réalité, peut-être. Et puis elle a vieilli, elle a perdu quelques illusions», sourit Lucie Nizard.
Une ville qui laisse une trace durable
Malgré ses moqueries, Genève conserve une place importante dans l’œuvre de George Sand: «Pour un séjour court, il a laissé une trace vraiment importante. On le retrouve dans plusieurs de ses romans, et dans son autobiographie», souligne Lucie Nizard.
Ce qui demeure de ce voyage, c’est «une admiration pour l’ouverture d’esprit des Genevois, pour la beauté des paysages suisses et pour le pittoresque de la Vieille-Ville» résume-t-elle.
La chercheuse regrette d’ailleurs que ces textes soient aujourd’hui largement méconnus: «On connaît peu les textes de Sand en général. Comme beaucoup d’autrices, elle a souvent été réduite à sa vie privée. Mais je crois qu’il est temps de relire certains de ses septante romans qui sont absolument magnifiques»
Près de deux siècles après son passage à Genève, les écrits de George Sand continuent ainsi d’offrir un regard singulier sur la cité de Calvin.