Cassis: «Ce voyage est très important pour la visibilité de la Genève internationale»
Au terme de son voyage en Afrique, la semaine dernière, Ignazio Cassis explique les raisons qui le poussent à voyager fréquemment sur ce continent. Il évoque les raisons de son optimisme et le changement de vision concernant l’aide au développement.
Laure Lugon: Ignazio Cassis, vous êtes venu en Afrique trois fois en trois ans. Qu'est-ce qui motive cet enthousiasme?
Ignazio Cassis: la croissance du continent. Le Conseil fédéral, avec sa première stratégie il y a cinq ans, avait décidé de ne plus regarder l'Afrique uniquement comme un continent de crises mais aussi comme un continent d’opportunités. La nouvelle stratégie qui vient d'être adoptée par le Conseil fédéral estime que l'investissement de la Suisse en Afrique doit se faire avec davantage de méthodes et de rigueur.
Pourtant, ce continent ne pèse que 3% du PIB du produit intérieur brut mondial. Il y a une misère importante, on l'a vu. Pourquoi cet afro-optimisme?
Il faut considérer la marge de développement. On est face à un continent dont plus de la moitié de la population a moins de 20 ans. Le futur de la planète est donc plutôt africain qu’européen ou américain. C’est prévisible grâce à la démographie. D’où cette question: quels sont nos intérêts ? Ce sont la stabilité, la paix en Afrique, éviter des flux migratoires qui viennent bouleverser le continent européen et en même temps tirer des bénéfices des relations.
Les gens se font du souci par rapport aux flux migratoires. Longtemps, on a fait de l'aide au développement une priorité. Pensez-vous que le développement économique produise de meilleurs résultats?
Je crois qu’il existe aujourd’hui une conscience collective que l'aide au développement tel qu'il a été imaginé sur la base du plan Marshall, après la Deuxième Guerre mondiale, est terminé. Ce qu'on a pu faire, on l'a fait. Ce qu'on n'a pas pu faire, on n'a pas pu faire. Mais on ne le refera pas comme ça. On le fera, oui, mais différemment. Nous sommes en train de visiter des pays dans lesquels la Suisse est une force économique importante, même si très discrète dans la tradition suisse. Je pense aux matières premières avec Genève qui jouent un rôle important, comme Zoug également, mais je pense aussi à la navigation maritime comme MSF qui est basée à Genève. Au-delà de ça, nous continuons à être présents, je pense au Nigeria, dans des efforts de stabilisation. Dans ce pays, il y a plusieurs groupes qui se font la guerre et nous aidons le pays à trouver davantage de stabilisation.
Justement. La Suisse est médiatrice au Nigeria, dans la question notamment de Boko Haram. Vous avez eu des rendez-vous à ce sujet. Qu'est-ce que la Suisse fait concrètement dans ce type de situation?
Parfois médiatrice, parfois facilitatrice, parfois conseillère. On essaye de tout faire pour être utile et calmer les situations. Au Nigeria en particulier, c'est un pays immense de 240 millions d'habitants. Et malheureusement il n'y a pas que Boko Haram. Il y a d'autres groupes sécessionnistes qui créent beaucoup d'instabilité. Si le Nigeria devient instable, lui qui est au cœur du continent africain, il y aura de fortes répercussions pour les États voisins et de manière indirecte pour les flux migratoires pour l'Europe.
De nombreuses entreprises, notamment genevoises, sont présentes sur le continent. Mais en même temps, l'Afrique représente à peine 3% du commerce extérieur suisse. Est-ce que vous voyez vraiment un potentiel pour le futur, en raison notamment des incertitudes et de l’insécurités?
Vous avez absolument raison, actuellement ce n'est pas l'Afrique le partenaire principal de la Suisse, ce sont l'Union Européenne, les Etats-Unis, la Chine. Mais regardons en avant. Pour préparer le futur, il ne faut ne pas attendre de se poser la question du rôle de la Suisse en Afrique dans 20 ans, mais se poser la question aujourd'hui et agir en conséquence. Nous sommes persuadés, et pas uniquement en Suisse, mais dans tout le monde occidental, que l'Afrique dans 30-40 ans jouera un rôle majeur sur la planète.
Le Burkina Faso est un pays aux mains d'une junte militaire et gangréné par des groupes islamistes. Beaucoup de pays occidentaux ont arrêté d’aider le Burkina Faso. Pourquoi est-ce que la Suisse reste présente au Burkina dans ces conditions?
Il faut voir que tous ces pays sont en train de vivre peut-être, je l'espère en tout cas, le dernier épisode de leur décolonisation. Ils ont obtenu l'indépendance 10-20 ans après la deuxième guerre mondiale, ils ont eu des bouleversements internes, ils ont trouvé un peu de stabilité. À nouveau, ils sont instables. Je pense à tous les pays du Sahel. Et ce qu'ils ont décidé, en gros, c'est d'éloigner les États qui les ont colonisés. La France en l’espèce. Notre rôle, à nous Suisses sans passé colonial, a toujours été celui de leur donner de manière honnête un coup de main et en même temps d'instaurer des collaborations économiques. Ce n'est pas le cas actuellement avec les pays du Sahel. Avec le Niger, avec le Burkina, avec le Mali, avec le Tchad, on en a assez peu. En revanche, on offre une aide à la stabilisation avec la diplomatie de paix et l'aide au développement.
Les ministres que vous avez rencontrés ont envie d'investissement. Est-ce que vous le ressentez aussi comme ça?
Oui, et pas uniquement en Afrique. Un peu partout dans le monde, quand je rencontre mes collègues, le premier souhait qu'ils ont, c'est parler d'investissements suisses. Je commence donc par leur dire que ce n'est pas l'État suisse qui investit, mais les entreprises, donc le secteur privé. Et lui, il investit s'il y a suffisamment de stabilité, si la justice est garantie et qu’elle fonctionne. Autrement dit, si elle délivre rapidement des résultats, donc des décisions en cas de litige. Ou encore si on met en place des mécanismes, par exemple contre la double imposition fiscale pour la protection des investissements ou même des accords de libre-échange que nous faisons en partie seuls et en partie avec les pays membre de l’Association européenne de libre-échange (AELE). En Côte d'Ivoire où nous nous trouvons actuellement, c'est très stable et on voit effectivement que les relations économiques se développent très bien. Et bien sûr qu'on parle aussi de l'ONU, qu'on parle aussi de la crise du multilatéralisme et qu'on parle du rôle des États-Unis dans le monde.
D'une certaine manière, c'est un coup de pouce aussi à la Genève internationale?
Énormément, évidemment. Et d'un point de vue économique, on a parlé de toutes les entreprises du commerce des matières premières qui ont en grande majorité leur siège à Genève. On a parlé de la plus grande entreprise maritime MSC qui a son siège à Genève. C'est un élément important. Mais on a parlé aussi de stabilisation, de diplomatie, de la paix, d'humanitarisme. Et ça, de sont des axes de la Genève internationale. Donc oui, ce voyage, je crois qu'il est très important pour la visibilité et le sérieux de la Genève internationale.
Vous êtes parfois critiqué pour prendre très souvent le jet du Conseil fédéral…
Ah, écoutez, on est en démocratie, donc tout le monde est libre de penser ce qu'il veut.