Cassis en Afrique: le continent comme promesse économique
Deuxième épisode de notre série en Afrique avec le conseiller fédéral Ignazio Cassis. Pour lui, le développement économique présente un double avantage. Servir les entreprises suisses, mais aussi lutter plus efficacement contre l’immigration.
Qu’est-ce qui pousse un conseiller fédéral à entreprendre un marathon en Afrique? Il faut, pour répondre à cette question, embarquer avec Ignazio Cassis, un dimanche soir, dans le jet du Conseil fédéral. Un voyage d’une petite semaine qui va conduire la délégation du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) en Angola, au Nigeria, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso. C’est la troisième fois en trois ans qu’Ignazio Cassis se rend en Afrique subsaharienne.
1er épisode de notre série: un voyage au pas de charge
Port de Lagos, parmi les dix plus grands d’Afrique. Sur cette immense plaque tournante industrielle, un acteur pèse lourd, MSC, fleuron du transport maritime basé à Genève. L’armateur exploite mille navires à travers le monde. Le bateau à moteur sur lequel est montée la délégation suisse fait route vers le port de l’armateur qui abrite des milliers de conteneurs. Ces derniers contiennent tout ce qui vous appartient, technologies, vêtements, véhicules.
Un milliard de dollars d'investissements
Le contraste qui saisit le voyageur sur ce continent est tout entier contenu dans ce bras de mer. Sur une rive, la misère; des bidonvilles voilés par un nuage de fumée issu du combustible servant à chauffer les réchauds. Sur l’autre rive, le commerce conquérant. Il est incarné par Jake Iosso, directeur général de MSC Shipping au Nigeria, 2000 employés et une faim de loup. L’homme explique au ministre suisse que la société vient de signer une concession de 45 ans sur une île, Snake Island, laquelle augmentera la capacité de la société de 30%: «Nous allons investir un milliard de dollars.»
Les intérêts de la Suisse en Afrique sont avant tout économiques. Ignazio Cassis y voit un formidable potentiel pour les entreprises helvétiques. Son objectif: renforcer les relations commerciales avec ce continent. Même si MSC se débrouille bien sans lui. Souvenez-vous: c’est son big boss, Diego Aponte, qui a organisé la rencontre entre Donald Trump et six grands patrons suisses dans le bureau ovale pour obtenir la baisse des droits de douane américains.
«Si on n’ose pas, on n’avancera jamais»
Comme d’autres multinationales, MSC est régulièrement attaquée par les ONG, qui dénoncent les profits que la multinationale tire d’un commerce mondial jugé peu transparent et polluant : «Quand on est puissant, on est toujours attaqué, ça fait partie de l’esprit humain, rétorque le conseiller fédéral. Évidemment, dans la vie d’une entreprise, comme dans celle d’une personne, il n’y a pas que des hauts, mais des bas aussi. On fait aussi des erreurs. Si on n’ose pas, on n’avancera jamais.»
On trouve beaucoup de géants de l’économie sur le continent, mais aussi de plus modestes sociétés qui valent le détour. Suffisamment, en tout cas, pour que Ignazio Cassis visite l’une d’entre elles dans la banlieue de Luanda, en Angola. Il faut rouler longtemps sur des pistes cahoteuses où déambule une population sans ressources, avant de passer ce portail. Derrière, une Suisse miniature. Cette entreprise familiale fondés par des Genevois est active dans les technologies, télécommunications, générateurs, machinerie lourde. En mains de la troisième génération née en Angola, la société Jembas emploie 500 personnes pour un chiffre d’affaires de 20 millions d’euros. Elle assure tout elle-même, de la formation des employés jusqu’à la production de fromage et de charcuterie. Dans ce pays, l’apprentissage est lacunaire: «L’entreprise s’est créée en temps de guerre, à un moment où il y avait peu de ressources locales, explique Megan Brechet, directrice de Jembas. Pour garantir la qualité de nos prestations, on préfère tout faire nous-même.»
«À l'extérieur, il est très difficile de trouver un emploi»
Dans un pays où beaucoup de gens vivent de petits boulots sans perspective au-delà du lendemain, être embauché dans une entreprise tient du miracle: «C'est un privilège de travailler dans une entreprise comme Metalúrgica Diziana (ndlr: une des entités du groupe), d'autant plus que nous savons qu'à l'extérieur, il est très difficile de trouver un emploi, explique Manuel Joachim Gaspar, ouvrier. C'est donc un privilège quand l'entreprise vous accepte sans que vous ayez d'expérience professionnelle, qu'elle vous forme et vous donne une chance de travailler.» En revanche, à la question de savoir combien il gagne, il n’osera pas répondre. Même enthousiasme de jeunes ouvrières: «Oui, au début c'est un peu difficile, mais une fois qu'on a acquis les compétences, on se rend compte que ce n'est pas si difficile, on tient le coup.»
Le conseiller fédéral en est convaincu: c’est le développement économique qui résoudra la crise migratoire en Europe en général et en Suisse en particulier. Plusieurs études (dont une du Programme des nation Unies pour le développement (PNUD) montrent d’ailleurs que ce sont d’abord les classes moyennes, encore insuffisamment payées, qui émigrent, les classes les plus pauvres n’étant pas en mesure de réunir suffisamment d’argent pour tenter l’exil. Pour le moment, c’est une autre solution qui freine les flux migratoires: les accords de réadmission conclus entre la Suisse et certains pays, comme l’Angola. Ces traités bilatéraux permettent de renvoyer leurs ressortissants en situation irrégulière en Suisse. Résultat: le nombre de requérants d’asile angolais est aujourd’hui presque insignifiant. «Si nous avons peur des flux migratoires en Europe, il faut venir ici et créer les meilleures conditions cadre pour donner un futur à ces jeunes», estime le conseiller fédéral.
Taux de croissance impressionnants
De bureau ministériel en visite de courtoisie se dessine un schéma, toujours le même: les Africains réclament des investissements, la Suisse, des garanties pour investir et davantage de sécurité. En Côte d’Ivoire, on compte près de 50 entreprises helvétiques. Certaines sont présentes ce soir à Abidjan, lors d’une soirée à l’ambiance LinkedIn, sous l’égide de la Chambre de commerce suisse en Côte d’Ivoire: «Ce pays a des taux de croissance impressionnants, entre 6 et 6,5%, indique Pietro Lazzeri, chef du centre de prestations Coopération et développement économiques au Secrétariat d’État à l’économie (SECO). Cela se reflète aussi sur l'avancée du chiffre d'affaires des entreprises suisses. Mais il y a encore de la marge de manœuvre. On discute souvent avec nos amis ivoiriens sur le libre-échange. Pourquoi ne pas penser pour le futur d'avoir des accords de libre-échange avec des pays à forte croissance, qui ont besoin aussi de technologie et d'innovation suisses pour implémenter leur politique industrielle? C'est un intérêt pour les deux côtés.»
Changement de décor quelques heures plus tard. Dans cette commune rurale près de la capitale, le Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire fête ses 75 ans. Actif dans la recherche épidémiologique, la biodiversité ou l’agriculture, il représente ce que la Suisse sait si bien faire aussi: une participation financière et des échanges de compétences dans la recherche scientifique et médicale.
«Ce qui ne sera plus le cas dans le futur, c’est un développement où on vient juste pour donner sans rien demander en retour»
Ici, le Tessinois tutoie des moustiques utilisés pour mesurer leur résistance aux produits anti-malaria, entre fanfares, discours qui s’allongent, libations d’un chef coutumier et de responsables religieux et amabilités protocolaires. Entre les palmiers et les flamboyants surgissent deux Genevois, de retour d’une mission d’un mois dans la forêt tropicale où ils réalisaient une étude sur les chauve-souris. Invités à l’événement par le directeur, ils espèrent pouvoir serrer la main d’un conseiller fédéral. En attendant, ils livrent leur regard sur la nécessité de la présence suisse: «C’est un soutien, dans un pays où ils ont besoin de toute la formation, le savoir-faire et la connaissance de techniques plus populaires en Europe qu’en Afrique, estime Manuel Ruedi, conservateur au Museum. On développe aussi un partenariat avec l’université Houphouët Boigny pour mieux étudier une part importante de la biodiversité.»
Si la Suisse est encore bien présente dans l’aide humanitaire et au développement, cette dernière cède progressivement sa place à une nouvelle approche, plus pragmatique: «Ce qui ne sera plus le cas dans le futur, c’est un développement où on vient juste pour donner sans rien demander en retour à ceux qui peuvent contribuer», explique Patricia Danzi, cheffe de la DDC.
Une chose n’a pas encore changé. Sur ce continent, le travail reste considérable.