Gilles Kepel: «Les mollahs et Trump sont engagés dans une course contre la montre»
Spécialiste du Moyen-Orient, Gilles Kepel analyse l’escalade militaire entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Il évoque une «course contre la montre» entre Téhéran et Washington, sur fond de fragilité politique et de risques économiques mondiaux.
La situation est-elle maîtrisée par Israël et les États-Unis? «Pas complètement, non», tranche Gilles Kepel. Selon lui, l’objectif initial était d’écraser complètement le régime iranien sous un tapis de bombes, grâce notamment à «un travail incroyable de l’intelligence artificielle» visant les dirigeants iraniens dès le matin du jour 1 de l’offensive qui aura permis d’abattre plusieurs cibles privilégiées.
Mais la riposte iranienne a surpris. Le jour 2, les Iraniens ont répliqué avec des drones visant notamment Dubaï et tout l’univers des pétromonarchies. Les dégâts matériels sont restés limités, «mais l’effet a été absolument délétère sur l’économie mondiale», analyse Gilles Kepel.
Équilibre mondial fragilisé
Pour l’expert du Moyen-Orient, la démonstration est claire: «Avec des moyens relativement limités, on peut perturber le système». Si 20% du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz, «les prix ont monté, mais pas tellement», notamment en raison du fracking américain et d’une offre abondante. En revanche, «dans l’univers numérique, ça a été une catastrophe», note-t-il, avec plusieurs datacenters du Golfe ayant été impactés.
L’hypothèse d’un engagement terrestre américain reste peu probable, selon le spécialiste. «Ça serait quand même étonnant que Donald Trump prenne le risque d’envoyer des troupes au sol.» Il rappelle le traumatisme irakien: «Tous les matins dans le New York Times, vous aviez les trois ou quatre morts de la journée. Ça a eu un effet délétère.»
Course contre la montre lancée
L’Iran était-il une menace justifiant l’embrasement? «Pour Israël en premier lieu, ça reste une menace absolument fondamentale», répond Gilles Kepel, évoquant la montée en puissance de l’armement nucléaire.
Mais le régime des mollahs est fragilisé. «La question aujourd’hui, c’est la résilience des gardiens de la révolution.» Leur base sociale «est très affaiblie» après des manifestations durement réprimées. «Ce n’est plus tellement l’idéologie islamique qui marche», explique-t-il.
Pour Gilles Kepel, un accord paraît inévitable à terme: Ils sont bien conscients qu’il va falloir qu’il y ait un deal au bout du compte.» Reste à savoir si Washington et Jérusalem accepteront «des morceaux du régime qui auraient changé de couleur» pour maintenir un État fonctionnel et éviter la prolifération nucléaire. «Les mollahs pour leur survie et le président américain pour sa survie électorale sont engagés dans une course contre la montre», conclut Gilles Kepel.