Sport

«Cela devient très malsain»: le corps poussé à ses limites

26.01.2026 17h20 Pierre Pillet

Maigreur, crampes, vomissements, cycle menstruel perturbé… Derrière la quête de performance, le corps des athlètes est souvent mis à rude épreuve. La nutrition, longtemps reléguée au second plan, est pourtant au cœur de cet équilibre fragile entre rendement sportif et santé.

À travers cette série de reportages, nous plongeons dans les réalités parfois invisibles de l’alimentation sportive. Des défis extrêmes des ultra-distances à la pression du poids chez les athlètes de haut niveau, jusqu’à l’importance encore trop méconnue du cycle menstruel dans la performance des sportives. Autant de sujets qui questionnent les limites du corps et la manière de les respecter.

Épisode 1: la nutrition au coeur des ultra-distances

Ultra-trail, Ironman, raids de plusieurs jours : les sports d’endurance extrême attirent toujours plus d’adeptes. Les distances s’allongent, les défis se multiplient… mais un facteur clé reste encore trop souvent sous-estimé : la nutrition. Comment alimenter un corps poussé dans ses retranchements ? Plongée au cœur d’une épreuve où chaque calorie compte.

L’ultra-distance est en plein essor. Cette année, les candidatures pour les finales des UTMB World Series ont bondi de 30 % par rapport à 2024, avec plus de 25 000 demandes enregistrées — soit cinq fois la capacité d’accueil des épreuves finales. Un engouement qui témoigne d’une quête toujours plus grande de dépassement de soi.

Mais derrière cette fascination, la réalité est implacable. L’ultra-endurance est autant une épreuve mentale que physique. Courir pendant des heures, enchaîner les dénivelés, supporter la fatigue et la douleur : sans une stratégie nutritionnelle adaptée, l’organisme finit par céder.

Pas d'improvisation

Au pied du Salève, terrain de jeu emblématique des traileurs, Olivia affine sa préparation. Coach sportive, elle se lancera en mai prochain dans un ultra-trail de 73 kilomètres aux Canaries, sur des terrains volcaniques et sous une chaleur exigeante. Un défi qui ne laisse aucune place à l’improvisation.

Dans l’ultra, la nutrition devient une science à part entière. Le corps brûle des milliers de calories, le système digestif est mis à rude épreuve, et la moindre erreur peut entraîner crampes, nausées ou abandon. Quentin, 28 ans, en a fait l’expérience lors du Trail des Dents du Midi. Après quatre heures de course, une mauvaise gestion alimentaire a suffi à compromettre sa performance — malgré une planification pourtant bien établie.

Suconsommation de sucre

Pour la diététicienne du sport Maaike Kruseman, passer du marathon à l’ultra-trail implique un véritable changement de logique. Deux erreurs reviennent fréquemment : l’improvisation et la surconsommation de sucre, d’eau ou de sel. Les conséquences sont immédiates : hypoglycémie, troubles digestifs, crampes, voire abandon.

Il n’existe toutefois pas de formule magique. La clé réside dans l’anticipation et l’entraînement du système digestif. Tester sa nutrition sur plusieurs semaines, habituer le corps à ingurgiter régulièrement calories et liquides, varier les apports avec des aliments « réels » : autant de réflexes indispensables pour tenir sur la durée. Lire les étiquettes et surveiller les taux de glucides et de lipides fait désormais partie intégrante de la préparation.

Épisode 2: Les yeux rivés sur la balance

Dans le sport de haut niveau, la quête de performance pousse parfois le corps à ses limites. Face à la balance, les athlètes avancent sur un fil, à la recherche d’un équilibre fragile entre un physique optimisé pour la compétition et la préservation de leur santé.

L’été dernier, la polémique autour de la cycliste française Pauline Ferrand-Prévôt, jugée trop maigre lors de sa victoire sur le Tour de France Femmes, a relancé un débat sensible : jusqu’où peut-on malmener son corps pour gagner ? Entre fascination, critiques et inquiétudes, la question est devenue centrale dans le monde du sport.

Ce reportage donne la parole à celles qui vivent cette réalité au quotidien. Zora Ravn, jeune cycliste genevoise de 19 ans, s’apprête à franchir un cap en rejoignant une équipe française. Pour être prête à la reprise de la saison, elle doit atteindre son « poids de forme ». Une préparation rigoureuse, faite de calculs précis et d’une relation étroite avec la balance, qu’elle assume comme une étape nécessaire de sa carrière.

À un autre niveau, Sofia Meakin, rameuse de 27 ans, connaît intimement les exigences liées aux catégories de poids. Pendant des années, elle a suivi un régime strict pour concourir chez les poids légers. Si elle ne renie pas son parcours, elle reconnaît aujourd’hui avoir parfois flirté avec les limites de son corps.

Face à ces témoignages, les spécialistes tirent la sonnette d’alarme. Car si la perte de poids peut améliorer la performance à court terme, elle comporte aussi des risques réels sur le long terme. D’où l’importance d’un accompagnement personnalisé, capable de prévenir les carences et de protéger la santé des athlètes.

Alors, comment trouver l’équilibre idéal entre performance et bien-être ? La réponse reste complexe. Mais en ouvrant le débat, ce sujet met en lumière une réalité souvent taboue et invite à repenser la place du corps dans le sport de haut niveau.