Comédie: comment le piège s’est refermé sur Séverine Chavrier
La Commission des arts et de la culture du Conseil municipal de la Ville de Genève a auditionné de nombreux témoins sur l’affaire Chavrier à la Comédie. Les PV de ces auditions, en notre possession, accréditent la thèse d’une cabale contre la directrice. Des pressions sont exercées sur les membres de la commission pour retarder la parution du rapport. Enquête.
Ne pas sous-estimer le caractère explosif de cette petite phrase: «Il faut réintégrer et soutenir dans ses fonctions de directrice Séverine Chavrier.» Cette invite a été acceptée, le 30 mars dernier, par la Commission des arts et de la culture (CARTS) de la Ville de Genève. Elle a été ajoutée à une motion à la suite de nombreuses auditions, menées depuis le 3 novembre, dans le but de mettre un terme au pataquès paralysant l’institution depuis six mois.
Léman Bleu s’est procuré les procès-verbaux de ces auditions. Outre les principales protagonistes – Séverine Chavrier, Lorella Bertani, alors présidente de la FAD et Joëlle Bertossa, conseillère administrative – la commission a auditionné les syndicats, des comédiens, des membres de la FAD et du personnel de la Comédie, dont nous tairons les noms. Ces investigations mettent à mal la thèse qui a conduit à écarter la directrice de son théâtre. Elle donne au contraire du poids à ses soutiens, alors que «l’affaire Chavrier» polarise au plus haut point. D’un côté, ceux qui veulent lui voir les talons, l’accusant d’avoir mis l’institution à feu et à sang. De l’autre, des élus de tous bords qui supputent une cabale ourdie par le clan socialiste.
Rappel du récit officiel: le 22 octobre, une enquête de la Tribune de Genève et de la RTS accuse la directrice de management toxique et lui attribue l’usage d’un acronyme, PPSDM comme petite production suisse de merde, ce qu’elle dément avec la dernière énergie. Fin octobre, la Fondation d’art dramatique (FAD) fait savoir que tout va bien. La FAD comme Joëlle Bertossa apportent leur soutien à Séverine Chavrier. Mais le 24 novembre, la FAD fait volte-face et décharge la directrice de ses fonctions administratives, techniques et financières, Séverine Chavrier se voit interdire l’entrée dans le théâtre. Le 19 décembre, elle apprend que son contrat ne sera pas reconduit après juin 2027. À fin janvier, Lorella Bertani démissionne de la FAD.
Séverine Chavrier virée d’une réunion qu’elle a convoquée
Comment bascule-t-on en quelques jours d’un climat apaisé à une sentence d’exil? Voici l’autre version, officieuse à ce stade, qui transpire des procès-verbaux. Le 27 octobre, la FAD rencontre la direction de la Comédie et la commission du personnel de la Comédie (CPC). Lesquels confirment bel et bien que le dialogue est rétabli, selon l’audition de Lorella Bertani. Cette dernière entend aussi ce jour-là la personne de confiance, «qui confirme qu’elle n’avait pas de raisons d’alerter la FAD» sur des souffrances au travail. Pourtant, le lendemain, le syndicat interne CPC appelle les employés à témoigner sur le climat de travail, selon Lorella Bertani elle-même. Le 4 novembre, la CPC ainsi que le syndicat suisse romand du spectacle (SSRS) font état de 17 témoignages anonymes dont certains évoquent un climat toxique.
Le lendemain, Séverine Chavrier convoque le personnel pour discuter de l’affaire qui fait les choux gras de la République. Selon son témoignage, la FAD s’invite à cette réunion, promettant de ne pas intervenir. Mais l’institution va faire le contraire: en milieu de séance, elle fait sortir Séverine Chavrier, devant ses employés.» Ce que confirme Lorella Bertani en audition. Aurait-on voulu effectuer un lâchage symbolique qu’on ne s’y serait pas pris autrement, estiment certains commissaires. Le coup de grâce est porté le 7 novembre par les syndicats. Ils réclament le départ de Séverine Chavrier pour fin juin 2026 et exigent qu’elle ne fasse plus de mise en scène au théâtre. «La demande de démission était bien une demande de la commission du personnel», admet Lorella Bertani, en «insistant auprès des commissaires sur le caractère extrêmement confidentiel des propos de la présente séance.» À partir de ce moment, les choses s’emballent, la FAD mandate un auditeur externe et charge le syndicat de la Comédie et les RH de lui faire un rapport hebdomadaire. Toute cette agitation débouche, le 17 novembre, sur la mise à l’écart de la directrice.
«Le syndicat est intervenu avec de grands sabots pour prendre le rôle de justicier»
Le rôle des syndicats apparaît donc crucial dans ce déroulement. Non content d’avoir arraché l’éloignement de la directrice, le SSRS va ensuite obtenir un accès aux 80 boîtes mails des employés pour les appeler à témoigner. Lors de son audition, un représentant de ce syndicat raconte avoir récolté «40 signalements et témoignages, de la Comédie de Genève mais aussi de la France.» L’étendue géographique comme la nature des reproches ne renseignent pas vraiment sur les faits. Le syndicat parle de «problèmes systémiques, avec des comportements perçus comme violents et comme du harcèlement.» Suivra une lettre ouverte adressée à tous les élus de la Ville et signée par 65 personnes sur 67, anonymes évidemment.
Inadmissible pour ce comédien auditionné, pourtant membre du SSRS et ayant siégé au bureau de la FAD: «Le syndicat est intervenu avec de grands sabots pour prendre le rôle de justicier et faire destituer la directrice afin de prendre davantage d’envergure à Genève, ville dans laquelle il ne parvient pas à fonctionner». Quant à la Commission du personnel, elle aurait voulu «devenir une sorte d’instance RH, reprochant à la direction de ne pas être consultée pour la promotion d’une personne, par exemple», raconte Séverine Chavrier. Parmi ses représentants, on trouve une mère et sa fille, dont la première avait postulé pour devenir adjointe de la directrice, sans succès. Mais elle assure aux commissaires n’avoir nourri aucun ressentiment.
Un style de management jugé trop vertical qui contraste avec la méthode familiale de ses prédécesseurs
Interrogés, les syndicats précisent leurs griefs. Séverine Chavrier aurait mis la pression sur certains services pour provoquer des démissions, estimant que le personnel était trop nombreux. Elle aurait exigé des employés de devoir rester atteignable le week-end, aurait formulé des remarques désobligeantes et même mis un «volume sonore de répétition trop élevé et parfois douloureux». Les syndicats pointent aussi une surveillance trop serrée, «un management désordonné et autoritaire, avec des changements constants de dernière minute anéantissant des semaines de travail. Certains témoignages disent qu’elle faisait exprès de faire ces changements pour donner du travail aux équipes.» Difficile de croire qu’un manager, même malveillant, puisse mettre en danger son institution pour nuire à ses subordonnés. En revanche, les syndicats admettent «qu’ils n’ont jamais entendu l’acronyme PPSDM de la bouche de Mme Chavrier», ajoutant tout de même «qu’ils l’ont entendue dénigrer les Suisses en petit comité.»
Dans un milieu culturel ultra-sensible, la méthode Chavrier a sans doute crispé: «Souvent, ses décisions étaient basées simplement sur le fait qu’elle aimait ou pas une chose, sans plus d’explication et sans que ça n’appelle à la discussion», note un syndicaliste. Il faut dire que ses prédécesseurs, Natacha Koutchoumoff et Denis Maillefer (NKDM), gouvernaient tout autrement. Un employé de la Comédie relate le contraste entre un «management fraternel et familial» et celui de la nouvelle venue, vertical: «NKDM jouaient quelque peu un rôle de parents: lorsque l’un ou l’une disait non, les personnes pouvaient aller demander à l’autre.» Il raconte que le duo avait tenté de mettre en place une gouvernance horizontale: «Cette idée a peut-être mis en tête de certaines personnes que tout le monde était un peu expert et que tout le monde codécidait», conclut-il.
Des similitudes avec l'affaire Krystian Lupa
À la difficulté de s’adapter s’ajouterait une guéguerre entre, d’un côté, les techniciens et le personnel administratif et, de l’autre, les comédiens. Cette hostilité aurait déjà été à l’œuvre en 2023, où le spectacle «les Émigrants» du metteur en scène Krystian Lupa avait été annulé. Un comédien auditionné rapporte le combat de l’équipe technique pour convaincre le personnel administratif à sa cause. Un régisseur se serait même cru autorisé à crier qu’il était en son pouvoir de saborder le spectacle. «Il régnait une atmosphère de mainmise sur un théâtre de création par son équipe technique. C’était une prise de pouvoir et un sabotage par le fond», rapporte ce comédien. Lors de cette pantalonnade qui aura vu Genève se couvrir de ridicule, Krystian Lupa n’avait pas été invité à exposer son point de vue, pas plus que Séverine Chavrier. Autant d’éléments qui autorisent le témoin à parler de «fonctionnement similaire dans les deux cas, avec un groupe de quelques personnes de la technique ou de l’administration qui ont beaucoup de pouvoir et qui parviennent à bloquer complètement les opérations et à prendre toute la place.»
À l’arrivée de Séverine Chavrier, de petites baronnies étaient déjà installées à la communication, à la production et à la technique, rapporte un témoin. Réputées inexpugnables, elles ont été ignorées par la directrice. Pourtant, elle aurait été avertie: la FAD l’aurait expressément prévenue de ne pas toucher à un responsable de la communication, ce dernier étant également conseiller municipal socialiste et réputé posséder un «pouvoir de nuisance». À en croire cette anecdote rapportée par un auditionné, l’homme avait aussi du tempérament: ayant essuyé des critiques de Séverine Chavrier, «il a cassé son bureau, a tout jeté par terre, a fait une crise de nerfs et est parti en burn-out diplomatique». Séverine Chavrier va pourtant s’en séparer.
Ruptures de confidentialité, tentatives de retarder la parution du rapport
Selon nos sources, ce conseiller municipal vient de prendre un avocat pour contester les propos de cet auditionné. Il faut donc comprendre que les procès-verbaux lui ont donc été transmis, ce qui s’apparente à une rupture de confidentialité. Ce n’est pas la seule violation du secret de commission: la cheffe de groupe socialiste a fait savoir qu’elle voulait réentendre l’enregistrement d’une séance, car une camarade n’en acceptait pas le procès-verbal.
Par ailleurs, selon nos informations, des élus ont tenté de freiner la sortie du rapport, prétextant la publication prochaine de deux audits, l’un confié à une société lausannoise et l’autre réalisé par la Cour des comptes. Les tentatives de pression ont touché jusqu’au président de la CARTS, Christian Zaugg (Ensemble à gauche et Union populaire). Contacté, ce dernier refuse de s’exprimer, secret de commission oblige. Mais le fameux rapport a été transmis ce lundi au bureau du Conseil municipal, avant qu’il ne soit discuté en plénière. «Une procédure adoptée pour la circonstance», glisse une source. Entendez une fleur faite aux sceptiques pour apaiser les esprits.
C’est dans ce climat de forte tension que se tiendra ce soir l’élection à la FAD, par le Conseil municipal, de la socialiste Nicole Valiquer Grecuccio et de la PLR Natacha Buffet-Desfayes. La droite pourrait demander que l’élection du Bureau, de la présidence et de la vice-présidence soit reportée après la publication du rapport, afin d’éviter que de farouches détracteurs de la directrice ne reprennent la main. En attendant, Séverine Chavrier est toujours payée par l’institution, sans pouvoir y travailler.