La recette pour faire maigrir l’État s’annonce très explosive
Cela fait des années que le Conseil d’État promet des économies. Devant cette tâche titanesque et politiquement ultra-sensible, il a mandaté un groupe de pilotage pour lui faire des propositions de coupes pour 500 millions d’ici 2029. Car il ne peut plus soutenir l’augmentation des charges.
Augmenter les tarifs des TPG, supprimer la gratuité pour les jeunes et les retraités. Baisser les prestations complémentaires, où Genève est 8 fois et demi plus généreux que Zurich. Baisser les prestations circonstancielles de l’aide sociale, comme les frais dentaires. Supprimer deux départements, donc deux conseillers d’État. Voici quelques-unes des propositions issues de ce rapport commandé par le Conseil d’État pour l’aider à identifier des pistes d’économies.
Le groupe de travail mandaté pour l’occasion a comparé Genève à d’autres cantons suisses similaires. Le constat est sans appel: Genève est le canton le plus prodigue, il fournit les plus hauts salaires et les fonctionnaires y travaillent moins d’heures qu’ailleurs. Résultat: 58 mesures proposées pour 533 millions de francs, et plus si entente: le rapport évoque encore 19 mesures complémentaires pour 300 millions supplémentaires.
«Genève est nettement plus généreux que les autres cantons»
«Dans plusieurs domaines, notamment la santé, le social et la mobilité, Genève est nettement plus généreux que les autres cantons, déclare Stanislas Zuin, responsable du mandat et ancien magistrat de la Cour des comptes. On ne remet pas en cause cette générosité dans l'absolu, mais simplement l'ampleur de la différence avec le trio de tête, Bâle et Zurich auxquels on a comparé Genève.» Pour autant, l’expert ne prône pas une parcimonie à l’identique: «On doit objectiver le fait que le coût de la vie est important à Genève. Les mesures visent à amener le canton un peu plus en direction de la moyenne, tout en restant dans le haut du peloton.»
Le rapport évoque donc des mises à niveau pour un montant total de 349 millions de francs. Outre les exemples précités, il propose d’augmenter la part de dividendes versée par la BCGE au canton et aux communes; de déléguer aux établissements publics, comme les HUG, davantage de prestations, ainsi que de transférer des charges aux communes. Mais le citoyen aussi serait mis à contribution: «Les comparaisons intercantonales, justement, montrent que le citoyen genevois contribue assez peu à certaines prestations, notamment dans le domaine de la mobilité. Nous avons pu objectiver le fait que les tarifs genevois sont les plus bas de Suisse.»
«La population a augmenté de 7% et le personnel de l'État de 25%»
Les conditions de la fonction publique seraient légèrement revues à la baisse, pour gagner 39 millions. Le rapport suggère de diminuer à un an le délai de protection en cas de maladie, alors que Genève finance actuellement jusqu’à deux ans de salaire à 100%. En comparaison, Zurich paie trois mois et demi à 100%, puis c’est l’assurance perte de gains qui prend le relais. Le pont offert de fin d’année pourrait aussi être supprimé.
Pour rendre l’État plus svelte, le rapport propose de pas remplacer systématiquement les départs à la retraite, uniquement dans les back-offices. Cela représente 90 postes par année sur 17'000 et permettrait 42 millions d’économies. Comme Genève compte 170 équivalents plein temps (ETP) dans les ressources humaines, une centralisation serait souhaitable. Ainsi qu’une diminution du nombre de communicants. Enfin, augmenter de un élève le nombre d’enfants par classe permettrait de gagner 5 millions.
Pour l’auteur du rapport, l’argument de l’augmentation démographique pour justifier la croissance de l’État ne tient pas la route: «Sur les six dernières années, les statistiques montrent que la population a augmenté de 7% et le personnel de l'État de 25%», résume Stanislas Zuin.
«Ce sera la plus grande régression sociale que Genève ait connu ces dernières décennies»
À gauche, c’est la colère et la consternation. «Je suis absolument révolté par ce rapport et les mesures qu'il contient, explique Thomas Wenger, président du PS et député. Si ce plan d'économies est voté, ce sera la plus grande régression sociale que Genève ait connu ces dernières décennies. Il est totalement inacceptable, avec des coupes dans les prestations, une diminution claire de la qualité des services publics, sans parler d'une attaque frontale contre les conditions salariales et le travail de la fonction publique. Donc pour le parti socialiste, il est inacceptable.»
La droite, qui réclamait des mesures depuis quinze ans, salue la démarche, comme la députée PLR Diane Barbier-Mueller: «Je pense que le réel problème, c'est le courage politique de certains partis qui n'ont pas envie de se mettre une partie de la population à dos et qui n'ont pas voulu suivre les mesures que l'on proposait. Les charges de l'État ont augmenté beaucoup plus fort que l'évolution de la population et on se retrouve dans une configuration où on va laisser un État qui est assez sinistré aux générations futures. On ne peut plus se le permettre.»
«Ça pourrait être une bonne idée de passer de 7 à 5 conseillers d'État»
Enfin, la mesure la plus iconoclaste du catalogue consisterait à passer de 7 à 5 ministres, en supprimant deux départements. Une telle modification devrait être soumise au vote populaire. «Franchement, je pense que ça pourrait être une bonne idée, estime Diane Barbier-Mueller. Parce qu'aujourd'hui, on a des conseillers d'État de vraiment très grande qualité, mais on a aussi d'autres choses. Et je pense que de réduire à 5, comme d’autres cantons, pourrait permettre de réduire les coûts et de montrer que les politiciens aussi font leur contribution.»
Thomas Wenger pense l’exact opposé: «Je suis désolé du terme, mais c'est presque un peu pathétique. Déjà, ce sera une économie de bout de chandelle. Et après, on a besoin d'avoir 7 ministres avec 7 départements qui permettent de faire fonctionner Genève avec des enjeux très importants. C’est vraiment une mesure qui pour moi est ridicule.»
Le Conseil d’État se donne jusqu’au début de l’été pour choisir parmi les mesures celles qu’il va soumettre au Parlement. Les choses sérieuses vont donc commencer. Car si chacun sait que les économies sont impopulaires, elles le sont encore davantage dans le contexte genevois très polarisé. Déjà mobilisée et dans la rue, la fonction publique va vouloir peser de tout son poids dans un débat qui s’annonce explosif. La droite, elle, va pouvoir s’appuyer sur des chiffres pour soutenir des réformes qu’elle réclame depuis longtemps. Après le temps de l’analyse, voici venu le temps politique.