Petites annonces, coups de gueule, provocations: retour sur la saga GHI
Depuis plus d’un demi-siècle, le canard vert arrive chaque semaine dans les boîtes aux lettres genevoises. Petites annonces, provocations et indépendance revendiquée ont façonné son identité. Sans repreneur, le dernier numéro pourrait paraître le 17 décembre.
Dans les bureaux du GHI, plus de cinquante ans d’histoire genevoise sont rangés dans d’imposants volumes reliés. Des centaines de milliers de pages où se côtoient petites annonces, publicités locales et préoccupations d’une époque.
Parmi elles, Pascal Fleury ressort volontiers le numéro du 12 février 1987. En pleine épidémie de sida, le journal décide alors de glisser un préservatif dans chacun de ses 200’000 exemplaires.
«Nous avions distribué ces 200’000 préservatifs. Je me souviens très bien parce qu’il y avait pas mal d’enfants qui tournaient dans les différentes boîtes aux lettres de Genève pour aller piquer ces fameux préservatifs», se souvient Pascal Fleury.
Un journal construit dans le contre-pied
Provoquer, bousculer, aller là où les autres ne vont pas, parfois sans grande finesse: le GHI en fait très tôt sa marque de fabrique. Le journal donne notamment la parole à Pierrette Le Pen alors qu’elle est tenue à l’écart des médias français.
Une ligne profondément liée à son fondateur Jean-Marie Fleury, estime Charles-André Aymon, ancien rédacteur en chef du titre de 2006 à 2011. «Finalement, il a conçu son journal comme il s’est conçu lui-même: comme étant anti-establishment. Le GHI lui ressemble beaucoup.»
Et malgré les changements à la tête de la rédaction, l’esprit demeure. «Jean-Marie Fleury était toujours là pour dire au rédacteur en chef ou à ses journalistes: “Il faut y aller un petit peu plus fort. C’est mou tout ça. Pourquoi on ne rentre pas dedans?”», raconte Charles-André Aymon.
Impertinent pour les uns, populiste pour les autres, le journal cultive ainsi pendant des décennies un rapport volontiers frontal aux autorités et aux puissants.
Quand les Genevois attendaient le GHI
Dans les années 1980, 1990 et jusqu’au début des années 2000, le modèle fonctionne à plein. Les publicités remplissent les pages et les petites annonces se comptent par milliers.
François Baertschi, aujourd’hui président du MCG, a travaillé dix-huit ans comme journaliste au GHI. Il se souvient d’un journal attendu chaque mercredi.
«On voyait des queues devant les journaux qui étaient distribués le mercredi matin. Les personnes venaient, s’attroupaient pour prendre le GHI.» François Baertschi, ancien journaliste au GHI
Et l’impact des articles était immédiat: «Depuis, je n’ai pas vu des articles de journaux qui aient autant d’impact.»
Internet et réseaux sociaux
Dans les années 2000, le paysage médiatique se transforme. Les gratuits quotidiens arrivent, Internet puis les réseaux sociaux captent progressivement une partie de la publicité, des petites annonces et des usages qui avaient fait le succès du GHI.
En 2018, la famille Fleury rachète les parts détenues par Tamedia afin d’éviter que le titre ne passe sous le contrôle de Christoph Blocher. Une indépendance jalousement défendue, alors même que le modèle économique continue de s’éroder. Le GHI conserve pourtant une force particulière: sa distribution massive directement dans les boîtes aux lettres.
Pour Marie Prieur, rédactrice en chef entre 2022 et 2023, sa disparition dépasserait donc la seule question économique. «Ce serait aussi une perte pour la démocratie, quelque part, parce que c’est un outil qui est vraiment utile pour tous les gens qui n’ont pas accès aux autres médias. Il ne faut vraiment pas sous-estimer ça.»
Elle souligne également la place particulière occupée par le journal dans le débat politique genevois: «Les partis politiques l’ont bien senti. Ils mettent beaucoup de publicité et écrivent des chroniques dans le GHI. Cela permet d’avoir une voix un peu diversifiée.»
Un dernier numéro le 17 décembre?
Aujourd’hui encore, GHI est tiré à plus de 230’000 exemplaires chaque semaine. Mais ce tirage massif ne suffit plus à garantir sa survie.
Faute de repreneur, le dernier numéro du "journal indépendant des Genevois-se" devrait paraître le 17 décembre. Une vingtaine d’emplois sont directement concernés à Genève.