Résiliations massives à la Jonction: colère et amertume des commerçants
lls se disent floués. Après l’indignation d’une centaine de locataires du boulevard Carl-Vogt visés par des résiliations de baux massives, les commerçants concernés expriment à leur tour leur désarroi. Certains disent perdre leurs économies investies dans leur activité. L’Asloca demande l’intervention du conseiller d’État Nicolas Walder.
Des résiliations d’une ampleur inédite à Genève. Au boulevard Carl-Vogt, 107 logements sont concernés, souvent occupés par des locataires de très longue date. Comme Anne-Marie, 70 ans, installée depuis 43 ans. «On est révoltés, catastrophés, sidérés, déprimés. C’est un bouleversement total. Quand on est depuis 43 ans dans un quartier, moi je suis à la retraite. Alors déménager à 70 ans, vous imaginez?»
Mais les locataires ne sont pas les seuls touchés. Douze baux commerciaux ont été résiliés. Trois concernent des baux à durée déterminée, précise la régie Naef, chargée de la gestion des cinq immeubles.
«Ça, c’est de l’escroquerie. Je vous prends l’argent, mais au bout du compte, je vous vire comme une merde.»
Les propriétaires de l’épicerie Shamila Shop disent avoir investi toutes leurs économies en 2020, sans savoir que les immeubles seraient rachetés cinq mois plus tard, en décembre, par la caisse de pension des fonctionnaires de Bâle. Ils ne l’ont appris que cinq ans après, avec la résiliation de leur bail. «Ça veut dire qu’on ne peut même plus vendre notre business. Mon père a mis toutes ses économies dans ce commerce. Il est complètement perdu», explique Mohamed Hameen.
Autre cas emblématique, le restaurant «Le Solé Mio». Ses tenanciers ont repris le fonds de commerce en mai 2024 et engagé près de 130000 francs. Onze mois après l’ouverture, ils reçoivent une résiliation de bail, avec un départ exigé début 2027. «Je ne comprends pas pourquoi ils demandent de faire des travaux alors qu’ils savaient depuis le départ qu’on n’allait pas rester. Ça, c’est de l’escroquerie. Je vous prends l’argent, mais au bout du compte, je vous vire comme une merde. Nous n’acceptons pas cela», s’indigne Arberita Ramizi.
Pour l’Asloca, le choc subi par les commerçants s’ajoute au désespoir des locataires et impose une réaction politique. «Et si ces commerçants avaient su que l’intention du bailleur était de résilier, alors que le bailleur le savait puisqu’il l’a déclaré à la presse en Suisse alémanique, ils n’auraient évidemment pas engagé cette somme. Donc il y a une démarche profondément déloyale. Et cette démarche déloyale, elle doit aussi être sanctionnée. L’État a les moyens de contraindre le propriétaire à revenir sur sa décision et à trouver des solutions pour tous les locataires commerciaux et d’habitation pour que le chantier puisse se faire avec ces personnes en place et de conserver la substance économique de ces entreprises», estime Christian Dandrès, avocat à la section genevoise de l’Asloca.
Contactée, la régie Naef nous a répondu par mail: «Au moment de la conclusion des baux en 2021, le projet de rénovation n’était pas encore défini dans son ampleur ni dans son calendrier. Dès qu’un projet de rénovation susceptible d’avoir un impact important sur les locataires s’est précisé, seuls des baux commerciaux à durée déterminée ont été conclus et les locataires concernés ont été informés du fait que des travaux étaient envisagés à moyen terme.»
Selon l’Asloca, une trentaine de locataires ont déjà contesté la résiliation de leur bail.