Genève

Troublantes ressemblances entre la gestion du G7 et celle du G8 en 2003

19.05.2026 17h49 Laure Lugon, Vincent Ulrich, Lucie Hainaut, Clément Vuagnat

dfdfdfd

Le canton va-t-il basculer dans le brigandage et la violence à l’occasion du G7, comme lors du G8 en 2003? Léman Bleu s’est plongé dans les rapports de l’époque qui expliquent les raisons d’un dérapage programmé. Les similitudes avec la situation actuelle sont nombreuses.

«Samedi 31 mai, 22h50. Au centre-ville, 100 à 150 casseurs du Black Bloc commettent des déprédations très importantes contre des bâtiments publics et des commerces qu’ils pillent. 10 gendarmes seulement sont présents dans le secteur. Alarmés à 23h, des renforts sont envoyés. Ils arrivent 25 minutes plus tard. À 23h45, l'Usine est encerclée par les forces de l'ordre. A 23h52, le commandant des opérations décrète le «degré noir», soit un potentiel de violence avéré pour lequel tous les moyens peuvent être engagés.»

Voici un récit d’une série de manifestations, sauvages ou pas, qui vont enflammer Genève à l’occasion du G8 en 2003. Elles sont toutes minutieusement décrites et leurs causes évaluées dans le rapport d’une commission d’enquête extraparlementaire sorti l’année suivante. Quatre-vingts pages permettant de comprendre les erreurs qui ont conduit au fiasco. Conseillère d’État en charge de la sécurité, Carole-Anne Kast l’a-t-elle lu pour éviter une réédition problématique? «Je l'ai lu mais en 2004. Donc je vous avoue que je ne l'ai pas relu récemment, je ne me rappelle plus exactement des éléments du contenu. Mais si je ne l'ai pas relu récemment, c'est parce que la situation est quand même fondamentalement différente.» Elle relève une relation avec les autorités plus étroite en 2003 qu’aujourd’hui ainsi que des enjeux sécuritaires différents.

«Évidemment, je me suis inspirée de ce rapport»

En revanche, ce rapport a été le livre de chevet de la commandante de la police: «Évidemment, je m'en suis inspirée, mais je dirais que je m'en suis inspirée à partir du 1er août 2006 où j'ai pris mes fonctions, explique Monica Bonfanti. Pour moi, un des premiers problèmes, c'était la problématique qui était liée au renseignement. Et aujourd'hui, si vous devez être bon en termes tactiques sur le terrain, vous devez être bon en termes de renseignement. Donc en 2008, j'ai complètement restructuré les entités en charge du renseignement et on a également mis en place à la police cantonale un officier en charge du renseignement qui était l'unique référent en termes de renseignement. Il n'y a plus de renseignement qui est décentralisé et difficile à interpréter.»

Pour qui lit ce rapport, les similitudes sont criantes. Aujourd’hui comme en 2003, le canton a tergiversé avant d’autoriser tardivement la manifestation d’envergure du 1er juin.

Aujourd’hui comme en 2003, les commerçants n’ont pas obtenu la protection qu’ils espéraient. Sauf que Jacques Chirac, à l’époque, s’était engagé à indemniser pour les dégâts, ce qu’il a fait.

Aujourd’hui comme en 2003, les autorités dialoguaient avec les altermondialistes et en attendaient beaucoup. Le Forum social lémanique (FSL), plateforme de coordination du mouvement, va jusqu’à signer un mémorandum avec le Conseil d’État, la police genevoise, les médiateurs et Amnesty International. Pour autant, le traitement des actions violentes et la gestion des éléments perturbateurs auraient été sciemment écartés des discussions pour éviter la confrontation. La commission écrit: «Cette approche n’est pas payante. Il faut évidemment éviter les non-dits en prenant ses espoirs pour des réalités.»

Aujourd’hui comme en 2003, les opposants au G8 annoncent leur stratégie très tôt, depuis la Maison des associations: grande manifestation transfrontalière, actions de blocages des routes et des ponts. Ce qui va conduire, le lundi soir, à «l’impasse du Mont-Blanc», où forces de l’ordre et manifestants s’affrontent. Quoi qu’il en soit, ce sont les altermondialistes qui font l’agenda.

«On était un peu dans une sorte de naïveté mais en proie à une certaine panique»

Le Grand Conseil va innover en envoyant des «observateurs parlementaires» dans la manif. Ancien député et président du PDC, Patrick Schmied met pour la première fois les pieds dans un cortège de manifestants: «On était un peu dans une sorte de naïveté. On était d'accord avec la manifestation, mais en proie à une certaine panique parce que tout à coup, au pied du mur, on avait l'impression qu'on ne savait pas comment on allait s'y prendre. Ça partait un peu dans tous les sens. On n'avait jamais fait ça. Et même la Confédération, qui pensait que c'était une espèce de super Davos.»

Les observateurs vont être servis. C’est au moment où la manifestation se disloque que les choses sérieuses commencent. Les éléments violents se dispersent pour mieux opérer dans les rues Basses. Selon le rapport, la police n'est pas parvenue à gérer l’affaire. Il faut dire qu’elle était très affectée par l’histoire de la balle marquante, à l’issue d’une manifestation anti-OMC, et qui va provoquer la démission du chef de la police. Mais surtout, le renseignement a péché, empêchant un déploiement adéquant: «On voyait la police qui manœuvrait dans les rues Basses, de façon un peu incompréhensible, se souvient Patrick Schmied. D'ailleurs, j'avais à côté de moi le maire de Saint-Julien qui disait ne pas comprendre ce qu'elle faisait là, bloquée dans une rue. «Chez nous, les CRS bloquent les rues latérales, on pousse tout le monde dehors, et en une demi-heure c'est réglé», me disait-il.»

Le constat de commission va dans le même sens: «L’effectif des policiers au centre-ville était insuffisant et les relèves mal planifiées. L’effet de surprise a donc parfaitement joué en faveur des groupuscules qui entendaient mettre à sac le centre-ville. Même l’argument invoqué selon lequel le Mémorandum empêchait une présence de la police car la visibilité des forces de l’ordre aurait pu être vécue comme une provocation n’est pas convaincant: la police peut parfaitement être présente sans être visible.» Cependant, la police n'est pas blâmée en tous points. Sur l'ensemble de ces jours de tempête, la commission relève aussi des actions justifiées et adéquates.

«Pour ma sécurité personnelle, je ne devais pas dire où j'étais»

Toujours est-il que certains observateurs, devant l’incapacité manifeste de la police à agir, se transforment en médiateurs. «Ce choix d’implication, institutionnellement faux, a contribué à créer une confusion dans les esprits des manifestants, des forces de l’ordre et de certains membres du Conseil d’État», estime la commission. En l’occurrence, c'est Charles Beer, fraîchement élu conseiller d’État, qui est visé: «Quelques observateurs sont intervenus sous l’impulsion du nouveau conseiller d'État, Charles Beer. Ce dernier intervenait pour donner des ordres à la police, alors que sa collègue ne répondait pas ou n'arrivait pas à les diriger. Ça, c'est un dysfonctionnement gravissime, selon moi, d'un Conseil d'État», relate Patrick Schmied.

Micheline Spoerri aurait été aux abonnés absents. C’est aussi le sentiment de la commission extraparlementaire. Mais aujourd’hui, la ministre s’en défend: «J'étais tout simplement au poste de police. J'étais au commandement central. J'ai quand même eu des menaces de mort à l'époque. Alors vous pensez bien que je n'allais pas dire à tout le monde où j'étais, c'était beaucoup trop dangereux à cette époque. Pour ma sécurité personnelle, je ne devais pas dire où j'étais bien sûr. Nous n'avons pas dormi pendant plusieurs jours. C'est juste pour dire qu'on a été mobilisés en permanence. J'étais au poste de police, donc on pouvait prendre des décisions instantanément s'il le fallait. S'il avait fallu que je me rende quelque part, j'avais un chauffeur avec une voiture banalisée et sécurisée de façon à pouvoir être mobile.»

Terrains de camping et locaux de la protection civile pour le logement, alimentation, hygiène, transport, lieux de réunion

Pourtant, Genève avait soigné l’accueil des manifestants, tout comme aujourd’hui. Le samedi 10 mai 2003, le Grand Conseil se réunit en séance extraordinaire. Le député Antonio Hodgers va faire passer une motion qui prévoit une réception chaleureuse pour les altermondialistes, avec «terrains de camping et locaux de la protection civile pour le logement, alimentation, hygiène, transport, lieux de réunion.» Elle encourage les petits commerces de restauration à rester ouverts et une facilitation des patentes pour les commerces ambulants.

La Ville s’exécute avec diligence. Elle installe un village alternatif à Vessy avec ravitaillement, unités de premiers secours, services de voirie, animations. La bagatelle de 70'000 dépliants de bienvenue sont distribués. Le pont du Mont-Blanc se pare des couleurs de la paix, avant de devenir le théâtre d’affrontements avec les forces de l’ordre, le lundi soir. Le Conseil administratif va même jusqu’à offrir des subventions aux organisateurs de la manifestation.

Avec le recul, Micheline Spoerri voit dans les événements de 2003 une part d’impondérables supérieure à la part de responsabilité: «On ne fait jamais tout juste. Mais les événements type G8, on le sait, sont absolument explosifs. Ce qu'il faut essayer de faire, c'est qu'il n'y ait pas de dégâts humains.»

Si la stratégie du canton à ce stade n’est pas communiquée, Berne a déjà pris les devants. Le Service de renseignement de la Confédération craint entre autres des attaques de drones russes. L’armée va donc engager un nouveau système anti-drones. Elle va aussi aider les douaniers aux frontières, qui verront des contrôles systématiques. Des officiers de liaison de la police fédérale (Fedpol) seront dépêchés sur territoire suisse et français. Des canons à eau allemands viendront en renfort. En 2003, la police allemande elle-même était présente pour épauler les Genevois. Espérons que les similitudes s’arrêtent là, même si cela fait beaucoup.