Opinions

Lugon sans permission: G7, épisode 2 d’une interminable saison

21.03.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Le Conseil d’État appelle la France à accueillir les manifestants genevois. Alors que ceux-ci n’ont aucune intention de s’illustrer ailleurs qu’à Genève. De plus, le coeur de Carole-Anne Kast penche de leur côté: elle a bloqué une loi qui voulait restreindre les manifs politiques.

Nous avons eu du souci pour rien. Je fus trop prompte à dénoncer, dans le sillage de nombreux élus et citoyens, l’impéritie de la conseillère d’État Carole-Anne Kast devant la perspective de devoir gérer les manifs contre le G7. Avant de m’emballer, j’aurais dû attendre la présentation du dispositif de sécurité par le Conseil d’État, ce mercredi. Il met un point final à toute polémique.

La solution trouvée est frappée au coin du bon sens: déplacer le problème dans le jardin du voisin, la douce France. Voyez comment l’exécutif cantonal amène la chose de manière rusée.

Première étape: dénoncer l’absence de lieu prédéfini pour la tenue d’un «contre-sommet», entendez une poudrière autorisée. Pour faire bonne mesure, il rappelle qu’il fait de la sécurité des Genevois une priorité. Pas inutile, puisque la sécurité est un domaine régalien auquel l’État se consacre de manière sporadique, préférant se mêler de choses qui ne le concernent pas. Deuxième étape: accuser le voisin de tergiverser: «C’est une question de la plus haute importance, que nous avons portée dès le début, or nous n’avons toujours pas de réponse», lance la magistrate. Un stratagème qui vise à démontrer sa poigne face à l’adversaire.

Il est donc à craindre qu’elle n’interdise pas la manifestation qui représente la mère des batailles

Troisième étape: rassurer les manifestants après avoir flatté les adeptes de l’autorité: «On ne peut pas organiser un sommet de ce niveau-là sans offrir en marge un lieu d’expression au débat démocratique, qui est légitime.» Ceci est l’argument de cœur. La preuve? Vendredi, soit deux jours plus tard, la ministre a bloqué l’adoption d’une loi prévoyant la restriction des manifestations politiques. Outrée que la droite remporte une majorité au Grand Conseil pour réduire les défilés du samedi au centre-ville, Carole-Anne Kast a utilisé sa méthode désormais éprouvée: refuser le troisième débat. Invoquant, comme d’habitude, des problèmes juridiques. Il est donc à craindre qu’elle n’interdise pas celle qui représente la mère des batailles.

Quatrième étape: porter l’estocade finale. «On ne peut pas donner d’ordres à la France, mais il faut qu’elle prenne ses responsabilités.» Prétérition, figure de style: dire ce qu'on ne fera pas pour mieux dire ce qu'on est en train de faire. Là, mon imagination débordante prévisualise la scène: Carole-Anne Kast débarque à l’Hôtel de Beauvau pour expliquer la vie à Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur. «Vous allez vous en charger, de ce contre-sommet, oui ou non? Ce gala des puissants autocrates ne concerne pas Onex, enfin Genève je veux dire!» Nunez: «Pardonnez-moi, à qui ai-je affaire? Huissiers, veuillez reconduire Madame.»

Dans ce contexte, on voit bien un cortège d’agités genevois prendre ses quartiers non loin de l’infâme lieu de compromissions

Tout ceci, c’est dans nos rêves. Dans la vraie vie, la France se concentre pour l’instant sur le G7, et non pas sur un village alternatif et des cortèges anticapitalistes bariolés qu’un autre pays veut lui déléguer. Ma foi, c’est son droit le plus strict. Et le dispositif qu’elle a mis en place semble peu propice à la rigolade pacifiste et encagoulée. Évian vivra deux jours en état de siège, il faudra un QR code pour y entrer et en sortir. Les trains ne circuleront plus, pas plus que les bateaux, interdits de navigation. Les contrôles douaniers seront à leur plus haut. Dans ce contexte, on voit bien un cortège d’agités genevois prendre ses quartiers non loin de l’infâme lieu de compromissions.

D’autant plus que ces derniers n’ont aucune envie d’y aller. Ils l’ont fait savoir lors d’une nouvelle conférence de presse. La coalition No-G7 – de joyeux drilles aux idéologies composites, grève féministe, extrême-gauche, propalestiniens, écolos, mais aussi le Syndicat des services publics, représentant les fonctionnaires les mieux payés du monde – reprochent à Carole-Anne Kast de «vouloir externaliser la contestation hors des frontières suisses, sans considérer qu’une mobilisation serait, dans tous les cas, maintenue de ce côté-ci de la frontière».

Je ne peux leur donner tort sur le premier point. Sur le second, je crains qu’ils n’aient également raison, puisque le canton n’a pas encore interdit cette manifestation, malgré les suppliques de la Ville. D’ailleurs, leur volonté de défiler dans la République quoi qu’il advienne ne souffre aucune contestation. Leur appel à dialoguer avec le Conseil d’État est de la poudre aux yeux, puisqu’ils entendent par dialogue le fait de valider leur exigence.

Dans ces conditions, il eût été plus simple et responsable d’interdire. Ou de tolérer, en assumant les conséquences sécuritaires. Mais le Conseil d’État en est toujours au stade où il évalue la demande tout en tançant la France. C’est sûr que devoir trancher entre liberté et sécurité est de nature à déplaire aux défenseurs de l’une ou de l’autre. Pardon d’avoir cru que gouverner requerrait, parfois, de trancher. Peut-être que les nombreux interlocuteurs avec lesquels nos autorités sont en contact pour le dispositif de sécurité ont leur avis la question: DFAE, douanes, Fedpol, services de renseignements, armée. Sans compter les polices vaudoises et valaisannes, ainsi que des renforts éventuels d’autres cantons.

Sinon, la conseillère d’État pourrait faire appel aux Vaudois. Ces derniers viennent d’autoriser un «carnaval antifasciste» dans les rues de la capitale

Sinon, la conseillère d’État pourrait faire appel aux Vaudois. Ces derniers viennent d’autoriser un «carnaval antifasciste» dans les rues de la capitale, sans même qu’une demande formelle eût été déposée – le collectif a simplement prévenu les autorités par lettre qu’il allait défiler dans la joie et la bonne humeur. Les autorités ont obtempéré, comme il se doit, moyennant toutefois de sévères restrictions: une modification de l’itinéraire évitant notamment l’hôtel de police, ainsi que la facturation aux organisateurs des dégât aux biens communaux et leur remise en état en cas de tags. Inacceptable et abusif, tonne le collectif dudit carnaval. C’est vrai, enfin! Depuis quand le «qui casse, paie» est-il légitime, alors que la Suisse est menacée par des hordes de bottes brunes? Je crains que Lausanne ne se droitise dangereusement.

Aussi suggérai-je à ce collectif de venir faire ce bastringue à Genève, sur le pont du Mont-Blanc. Il y recevra le gîte et le couvert. Et si tout va pour le mieux, peut-être même que Carole-Anne Kast parviendra à le vectoriser direction Annemasse.