Lugon sans permission: Hasta siempre, Comandante!
Cette semaine, le Conseil municipal a décidé d'offrir 100'000 francs à Cuba pour installer des panneaux solaires dans les hôpitaux. Ou le pragmatisme et la haute moralité des bonnes dames patronesses du municipal.
À la Havane, exsangue en raison du blocus américain, les Cubains ont le sourire. Il leur est en effet parvenu une bonne nouvelle du monde libre. Genève, ville suppôt du capitalisme sauvage et du trading cannibale dont elle profite année après année, avec des comptes venant corriger les prédictions budgétaires, va leur offrir 100'000 francs pour la pose de panneaux solaires dans les hôpitaux. Ainsi en a décidé le Conseil municipal jeudi soir, à une large majorité.
Il faut saluer la grandeur d’âme et le pragmatisme des bonnes dames patronnesses du Municipal gérant avec sagacité l’argent du contribuable. Même si, franchement, cette somme frise le ridicule. Elle est inférieure aux subventions versées pour les beuveries artistiques au Pavillon Sicli. Elle représente à peine plus de six mois de salaire d’un communicant de la Ville, et environ le prix d’une toiture genevoise refaite au photovoltaïque, subventions déduites. S’il avait fallu acheter ces panneaux chez Meyer Burger, le toit de l’hôpital cubain n’eût été qu’à demi recouvert. Mais comme le fabriquant bernois a fait faillite, on pourra acheter chinois. Les Cubains n’y voient aucune objection, eux qui réclament, prioritairement et depuis des semaines, qu’on équipe leurs hôpitaux d’énergie propre et écoresponsable.
Les Verts aiment aussi les Cubains pour être les inventeurs de l’économie circulaire – par défaut – avant Fabienne Fischer
Si cette aide a ravi plusieurs partis, c’est qu’elle répond à de nombreuses justifications. Pour Ensemble à gauche d’abord, qui a proposé la mesure, les Cubains sont des gens infiniment respectables car dressés contre l’impérialisme américain et ses collabos genevois, dont le vol en bande organisée permet toutefois cette infime redistribution. De plus, les habitants de l’île résistante ont le bon goût d’être pauvres, avantage comparatif moral indubitable. On dit à la députation bobo qu’ils adoreraient être riches? Non, pas la peine, vous avez raison. Forts de cette ignorance, les socialistes ont également été comblés par la proposition.
Ensuite, le geste plaît aux écologistes, qui approuvent peut-être secrètement le blocus sur le pétrole, ou à tout le moins voudraient qu’il s’étende à la planète. Les Verts aiment aussi les Cubains pour être les inventeurs de l’économie circulaire – par défaut – avant Fabienne Fischer.
Le temps de débloquer la somme, d’acheter et d’installer les panneaux solaires sur le toit de l’édifice et Donald Trump pourrait déjà avoir transformé l’île en dominion américain
Enfin, cette aide a convaincu le MCG, qui préfère les Cubains aux Français. En voilà des gens bien qui ne vont pas encombrer la douane de Bardonnex. Avec un peu d’imagination, ils pourraient même être considérés comme le lointain rivage d’un Grand Genève sans pillage des embauches. Il faut d’ailleurs écouter le grand multiculturaliste Daniel Sormanni expliquer sur notre antenne sa nouvelle tocade: «Cuba ce n’est pas «les Genevois d’abord», mais c’est de la compétence du Conseil administratif, qui a un certain nombre de crédits pour l’aide humanitaire d’urgence, d’agir pour ce projet qui nous paraît justifié.»
Je ne voudrais pas jeter un froid, mais le temps de débloquer la somme, d’acheter et d’installer les panneaux solaires sur le toit de l’édifice et Donald Trump pourrait déjà avoir transformé l’île en dominion américain.
Soutenir financièrement les beuveries artistiques au Pavillon Sicli et frayer avec le Tiers-État tout en griffonnant sur des panneaux en carton
Une fois de plus, ne reste que la droite sans cœur pour fustiger l’intérêt de la Ville à aider les dictatures communistes avant de travailler aux intérêts genevois. Quelle indignité! Elle tenait là, pourtant, une manière de s’amender de sa fureur capitaliste débridée, au lieu de pleurnicher sur les contraintes budgétaires. Prenez les «Pictet boys», par exemple. Nos banquiers préférés savent comment se laver du péché: ils soutiennent financièrement les beuveries artistiques au Pavillon Sicli et y vont même frayer avec le Tiers-État tout en griffonnant sur des panneaux en carton! Une manière comme une autre d’honorer sa dette morale. Pour avoir personnellement séjourné quarante-trois minutes et dix secondes sous ce Pavillon, je puis vous assurer qu’il faut davantage d’abnégation à y être qu’à filer de l’argent à ses illustres artistes.
Sinon, je propose d’élargir la générosité à d’autres États que la seule Cuba. Ibrahim Traoré, dictateur communiste à la tête d’une junte militaire au Burkina Faso, n’attend que les panneaux solaires de la Ville de Genève pour en tapisser le toit de sa résidence. La liste pourrait évidemment être étoffée, même si Cuba demeure le plus glamour de tous. «¡Hasta la victoria siempre!»