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Lugon sans permission: comment tuer proprement son patron

14.02.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Tataki, le média des jeunes de la RTS, serait en proie à un climat toxique et misogyne. Ce mode accusatoire devient une méthode éprouvée par une partie de la nouvelle génération et plaît aux médias.

J’espère que vous encaissez le choc émotionnel. Tataki, le média des jeunes de la RTS, est secoué par une épouvantable tragédie. Une enquête des journaux Tamedia nous informe que ce repère journalistique de la GenZ – cette formidable génération qui produit autant de jeunes battants que de faiblards tâtonnant dans leur brouillard d’émotions négatives – est victime d’un «climat toxique et d’une ambiance misogyne» instaurés par un cadre.

À ce stade, vous imaginez cette officine de la SSR en proie à des démissions en cascades et des batailles judiciaires féroces. Il n’en est rien, évidemment. Il aura suffi de trois témoignages anonymes de femmes pour donner du crédit à une thèse en vogue basée sur des ressentis.

Les victimes masquées ont développé de ce fait une hypertrophie nombrilique qui les conduit, après avoir tyrannisé leurs géniteurs, à bouter le feu dans les boîtes

Avec constance et obstination, les journalistes relatent ce genre de psychodrames, faisant semblant de croire que la peur de l’exposition est forcément l’expression d’une vérité révélée. Personnellement, je vois les choses différemment: quand on veut tuer son boss, on dénonce un climat toxique. C’est aussi simple que cela, et tout aussi efficace. Cette méthode est désormais éprouvée dans les rédactions, dans les entreprises, dans les services de l’État. Les petites victimes masquées le savent bien, même si elles feignent de croire à leur propre souffrance. Les pauvres chéries! Papa et maman ne les avaient pas préparées à encaisser d’aussi vils comportements. Elles ont développé de ce fait une hypertrophie nombrilique qui les conduit, après avoir tyrannisé leurs géniteurs, à bouter le feu dans les boîtes. Fut-ce Tataki, où la moyenne d’âge doit être à 23 ans.

Mais je ne voudrais pas être accusée de procès en sorcellerie, aussi voyons d’un peu plus près les griefs rapportés par ces dames: «Propos déplacés», «atmosphère de cour de récréation». Ne discutez pas, c’est une question de ressenti. Dans l’ancien monde, ce genre de différend se réglait par une discussion d’homme à homme, si j’ose dire. Aujourd’hui, on écrit aux journalistes ou à la «personne de confiance». Quant à préférer aux entreprises libres de ton celles où règne une ambiance de chapelle, chacun en jugera. Pour avoir connu les unes et les autres, je puis vous dire que les atmosphères de préaux sont infiniment plus créatives que les sanctuaires remplis d’esprits rétrécis.

D’où il faut conclure que faire des vidéos pipi-caca est recommandé, mais que parler cul au boulot est prohibé

Ce serait faire injustice à nos confrères que de ne pas citer des accusations plus précises, amenées par une ex-employée ayant quitté l’entreprise il y a plusieurs années à la suite d’un désaccord avec le coupable désigné. Ce qui est évidemment de nature à asseoir sa crédibilité. Que dit-elle? «Certains cadres s’interpellaient entre eux et évoquaient d’autres collègues masculins à coups de «frère» ou de «bro», dans une culture fortement sexualisée. Il était question de «soulever» (ndlr: coucher avec) des collègues, de commenter ouvertement la vie intime d’anciennes collaboratrices, et de relayer des rumeurs à caractère sexuel au sein même de la rédaction. Des relations personnelles ou sentimentales débordaient régulièrement sur la sphère professionnelle, sans aucun cadre ni rappel à l’ordre.» Totalement indigne dans l’univers des petits fanatiques du formalisme nouveau. On comprend qu’ils eussent préféré la présence d’un pion chargé de sanctionner de telles infractions au code. Quand bien même les termes «frère» ou «bro» ne les gênent nullement lorsqu’ils écoutent du rap ou passent des soirées à jouer à LOL. Pour ce qui est des allusions sexuelles, Calvin et consorts auraient tiqué aussi. Où quand le puritanisme fait son grand retour sous couvert de respect.

Je note toutefois des contrastes saisissants dans le traitement de la nature humaine, telle que relatée par cette jeunesse-là. Ainsi, parler de ses menstruations relève du courage progressiste, mais aborder le désir en blaguant est hautement périlleux. Mieux encore: je viens de visionner un épisode de Tataki intitulé: «Est-ce que tu pourrais péter devant ton gars?» Sur le ton de la franche rigolade, une brochette de filles évoque cette épineuse question. D’où il faut conclure que faire des vidéos pipi-caca est recommandé, mais que parler cul au boulot est prohibé.

La spontanéité et l’humour seront bannis du monde professionnel, l’indélicatesse comme les compliments agréés répondront à un ensemble de critères amenés à évoluer

Ainsi aseptisée, la vie ressemblera à un protocole diplomatique, poignées de mains superficielles et prose formatée. Quiconque contreviendra au code sera licencié. Toute victime autoproclamée sera promue, pour à son tour subir ce qu’elle avait fait subir. La presse libre et indépendante vous relatera chaque sortie de route d’un dissident – ah non, pardon, c’est déjà le cas. La spontanéité et l’humour seront bannis du monde professionnel, l’indélicatesse comme les compliments agréés répondront à un ensemble de critères amenés à évoluer.

J’en appelle à l’autre frange de la GenZ pour nous sortir de cet enfer. Je la crois capable de remettre du désordre dans la matrice. Ils sont nombreux, ces jeunes armés pour dévier le cours de cette morale d’époque conduisant à la perte du naturel, de la liberté, de l’humain.

Et sinon, joyeuse Saint-Valentin! Pour les uns, croqués dans cette chronique, je suggère d’offrir une carte de membre au club des emmerdeurs, accompagnée du compliment «tu es une belle personne». Sobre, non allusif, ni sexué, ni genré. Pour les adeptes du formalisme traditionnel, restez dans le romantisme, c’est une valeur sûre. Et pour les autres… à nous de voir.