Opinions

Lugon sans permission: en roue libre vers le G7

23.05.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Manif autorisée, mais discussions en cours pour le tracé. Macarons disponibles que pour les employés de l’État. Et le régalien, on s’en occupe?

Genève bascule dans l’autoritarisme. La tour Baudet menace de sombrer dans le totalitarisme. La Ville, bastion de la droite radicale la plus dure, s’assied sur les droits fondamentaux. L’heure est grave.

Mercredi soir, des militants du collectif NoG7 ont été expulsés des tribunes du Conseil municipal où ils exprimaient leur légitime colère devant le refus de se voir accorder un village alternatif et un camping. Eux qui se préparent depuis des mois au coup de poing contre le grand capital n’obtiennent pas l’autorisation des représentants de celui-ci pour procéder. Pire: on leur assigne la Rive droite pour leur corso fleuri, alors qu’ils réclament la Rive gauche et le pont du Mont-Blanc. Encore un peu et on verra Carole-Anne Kast ou Marie Barbey-Chappuis humiliant ces militant-e-s-x selon la méthode du ministre israélien de la Sécurité nationale, qui a accueilli les Européens de la flottille avec menottes et genoux à terre.

À Genève, mieux vaut être un supporter de Rima Hassan qu’un supporter de Granit Xhaka

Mais j’abandonne ici l’ironie devant le pathétique de la situation: nos autorités sont, au mieux, tétanisées devant la force de NoG7, et au pire, favorablement impressionnées par sa détermination, au point d’abdiquer. L’État de Genève, pourtant surdoté, obèse, chicanier et interventionniste au dernier degré, ne parvient plus à assurer sa mission régalienne, la sécurité intérieure. Au point que les régies doivent recommander aux commerçants de se barricader. Bientôt, on nous encouragera à faire appel à des milices privées.

Mercredi, le Conseil d’État a fini par donner au vulgaire (vous, moi, les commerçants etc.) quelques éléments de réponse concernant le Sommet des crapules. La manif, c’est oui, ce qu’on savait depuis le début mais que l’exécutif rechignait à nous dire pour une raison totalement incompréhensible. Une décision à laquelle je souscris pleinement, soit dit en passant. J’aurais simplement aimé qu’il en fût de même pour les fan-zone du Mondial. À Genève, mieux vaut être un supporter de Rima Hassan qu’un supporter de Granit Xhaka.

Elle nous dit tout simplement que le canton ne peut, ne veut ou ne sait prendre une décision

Mais NoG7 a haussé le ton. Aussitôt, Madame Kast s’est précipitée pour écouter ses doléances et trouver un terrain d’entente, comme on dit en politique. Or le terrain, en l’espèce, est un ouvrage lacustre - le pont du Mont-Blanc - , dont cette femme d’État avait dit qu’il n’était pas négociable. On peine donc à comprendre que la ministre soit allée discutailler trois heures du tracé avec les coalisés, nouveaux maîtres du canton, alors que l’adjectif négociable ne figure pas du tout dans leur vocabulaire. Et pour quel résultat? Carole-Anne Kast: «Nous avons décidé de ne rien décider.» Au moins ne fait-elle pas semblant de gérer la situation. Elle nous dit tout simplement que le canton ne peut, ne veut ou ne sait prendre une décision. Les militants, en revanche, ont décidé depuis longtemps, avec ou sans le Stämpel des autorités, ce qui est dans leur nature.

Profitant de la faiblesse de l’exécutif, ces derniers vont plus loin. Comme ils cherchent des salles publiques pour leurs cantines et réunions insurrectionnelles, ils mettent en demeure les autorités par voie de communiqué: «Nous exigeons (sic) que la Ville réserve (re sic) immédiatement ces lieux pour notre Coalition et nous dispense des démarches administratives usuelles.» Mais bien sûr, les chéris, Carole-Anne Kast veillera à cette expropriation inversée! D’ailleurs, elle s’est engagée, affirment-ils dans un communiqué, à ne pas entraver les réservations de salles.

Les travailleurs frontaliers ne sont pas une puissante et nuisible corporation s’exerçant à l’action directe dans les faubourgs haut-savoyards afin de mettre Genève à sac

Pour les travailleurs, en revanche, la bienveillante ministre n’a pas démontré le même zèle. Ce sera même la Bérézina pour les frontaliers qui voudront obtenir les macarons, ce sésame qui permettra à certains d’entre eux, triés sur le volet, de passer la douane sans devoir patienter six heures à Bardonnex ou Thônex-Vallard. En la matière, la décision est plus simple, puisque les travailleurs frontaliers ne sont pas une puissante et nuisible corporation s’exerçant à l’action directe dans les faubourgs haut-savoyards afin de mettre Genève à sac.

Les élus au macaron doivent appartenir aux services et infrastructures critiques, secteurs santé, sécurité, urgences, forces de l’ordre et secours, TPG et Genève Aéroport. Mais le diable se cache dans les détails. À la question de savoir si des travailleurs privés peuvent entrer dans cette catégorie, Carole-Anne Kast n’a pas été claire sur notre plateau, car elle ne s’était sans doute pas posé la question. Mais à lire le communiqué, on comprend que la réponse est plutôt non. Autrement dit, si des techniciens, des électriciens, des dépanneurs, pourront obtenir le macaron, ce sera à la seule condition qu’ils soient fonctionnaires! Notez: vu que Genève s’étatifie au pas de charge, les travailleurs du privé ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Mais pour l’heure, ils doivent a) se barricader à leurs frais b) faire la queue à la douane c) dire merci (exigences cumulatives).

Nous allons payer collectivement pour des déprédations que l’État prévoit déjà de ne pas pouvoir empêcher

Revenons donc aux privilégiés du secteur public. C’est précisément ici que notre État obèse va pouvoir déployer sa pleine vigueur administrative. Je vous enjoins d’ouvrir la page web dédiée à l’obtention d’un macaron. Le pauvre bougre concerné va d’abord se demander quel est «le département référent de son secteur d’activité», en langage technocratique. Il tombera ensuite sur une série d’adresses mails, certaines nominales, d’autres générales, où il va adresser sa supplique. Je prends les paris: les boîtes mail vont exploser, les réponses ne viendront pas et les burn-out étatiques vont se répandre à tous les étages – sauf au sommet.

Sinon, le Conseil d’État a débloqué une enveloppe de six millions de francs pour les dédommagements aux commerces qui vont subir l’ire des Black Blocs. Le canton part donc du principe que les commerces seront attaqués. Et que donc, il n’est pas en mesure d’assurer sa tâche régalienne. Et que donc, nous allons payer collectivement pour des déprédations que l’État prévoit déjà de ne pas pouvoir empêcher.

Et je vous donne rendez-vous mercredi prochain en direct sur Léman Bleu pour la suite des aventures de Carole-Anne au pays des activistes révolutionnaires.