Lugon sans permission: et au-dessus flotte Christina Kitsos
La maire de Genève va ouvrir un «bureau des temps», où nous pourrons aller exposer nos problèmes sur ce thème. Ensuite, elle mettra fin à notre «famine temporelle». Ainsi s'ouvre le règne des rois-philosophes du XXIè siècle.
Cette semaine, nous avons vu la lumière. Les menaces dues à la gestion du G7 se sont estompées, les grèves de la fonction publique sont devenues des détails insignifiants. Car un phénomène capital s’est produit: la Ville de Genève est désormais gouvernée par une incarnation des rois-philosophes: Christina Kitsos, pour nous servir (et nous comprendre).
Platon, lettre VII: «Les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n'arrive au pouvoir ou que les chefs des Cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher.» Nous y sommes. Partant du constat qu’on court comme des dératés après le temps alors que les progrès technologiques auraient dû nous en libérer, la magistrate socialiste s’est penchée sur cette question fondamentale qui échappait jusqu’ici aux attributions de l’État.
Afin d’appuyer sa sagesse sur des auteurs fameux, elle convoque le concept de «famine temporelle», emprunté au philosophe allemand Hartmut Rosa. Qualifié de penseur de gauche, en ce que l’Allemand estime que l’accélération sociale et les exigences du capitalisme poussent à l’aliénation des individus, Rosa inspire Kitsos qu’il serait dommage de ne pas citer: «Le temps est politique. Il touche à l’économie, avec une exigence toujours plus radicale de rentabilité et de productivité, au social, à travers les inégalités entre femmes et hommes comme la charge mentale, le temps domestique, mais aussi l’écologie, car un ralentissement constitue un levier de durabilité.» Je note que tous les totems de la gauche figurent dans la liste.
Chaque habitant pourra donc aller déposer devant des artistes engagés par la Ville leur combat intime contre le temps, dont il apparaît désormais que l’État a la charge
Déjà rompue aux distributions d’aide alimentaire, Christina Kitsos promet donc de mettre fin à notre famine temporelle. Elle va nous restituer le temps. Pour ce faire, elle commencera par créer un «bureau des temps», où nous allons pouvoir perdre le nôtre. Car il faut bien, pour asseoir une politique aussi ambitieuse, débuter en «récoltant la parole des habitants sur leur manière de vivre le temps au quotidien: les horaires des services publics, la mobilité, la vie familiale, le travail, la solitude.» Chaque habitant pourra donc aller déposer devant des artistes engagés par la Ville (ceci non plus n’est pas une blague) leur combat intime contre le temps, dont il apparaît désormais que l’État a la charge.
Allez, je commence. Comme j’estime que l’obsession du temps qui passe ne regarde que moi; que mon travail ne concerne que mon employeur et moi; que ma productivité comble un besoin personnel assez égotiste finalement; que je ne souffre d’aucune charge mentale de type inégalité hommes-femmes, ni domestique ni publique, et que si cela était le cas, je la réglerais avec les personnes concernées; attendu tout ceci, ne reste que la mobilité. Or la voiture ne figure pas dans l’énumération des problèmes entrevus par Madame Kitsos, qui ne voit que les transports publics. Tant pis, je dirai aux artistes éclairés que je perds du temps à tourner pour trouver une place de parc dans les nombreux lieux que je fréquente. Franchement, je doute du succès de ma démarche, puisque les exemples fournis par la reine-philosophe me semblent au service de la gauche d’abord.
Je pourrais même partir sur le concept de faille spatio-temporelle, ergoter sur mes abîmes intérieurs, faire chuter Kitsos dans un trou noir et… obtenir la note 6
Si toutefois nous nous rendions en nombre au «bureau des temps» déposer nos doléances, la maire pourrait passer à l’étape 2 du plan: «améliorer l’organisation temporelle du territoire.» Bon courage à ceux qui tenteraient l’analyse de texte. Mais l’avantage d’un tel concept, c’est qu’il est ouvert à toutes les interprétations. Exemple: parler du temps qu’il faut à un gland pour produire un chêne qu’on plantera aux Pâquis afin de lutter contre les îlots de chaleur, puis penser Genève comme île onirique. Je pourrais même partir sur le concept de faille spatio-temporelle, ergoter sur mes abîmes intérieurs, faire chuter Kitsos dans un trou noir et… obtenir la note 6.
Même Platon, dans son rêve de société utopique gouvernée par un roi-philosophe assisté de sages désintéressés n’aurait pu aller aussi loin, puisqu’il postulait la rationalité. Il faut dire que ce garçon délirait moins que notre maire. Non, je rectifie: Christina Kitsos ne délire pas, elle flotte, elle ondule, en orbite dans un monde éthéré au-dessus du commun, d’où elle nous fait profiter de sa déconnexion totale. Si vous préférez «l’allégorie de la caverne» dans «La République», vous pouvez fort bien vous représenter Christina Kitsos enchaînée et croyant saisir la réalité des objets alors qu’elle n’en voit qu’une projection contre le mur.
L’État tentaculaire s’immisce une fois encore dans mes affaires, sans que je lui en aie délégué la compétence
Bilan temporel de cette affaire. Cette semaine, la maire m’a fait perdre mon temps. J’ai redécouvert qu’il y a soixante minutes dans une heure et que j’avais consacré deux premières minutes à lire son interview dans la Tribune de Genève. Puis une minute à vérifier que l’article n’était pas un fake. Puis quatre autres minutes à le relire en chassant ma sidération première. Mais je dois être juste: comme j’ai beaucoup ri en partageant avec mes amis, j’ai gagné plusieurs minutes de joie, ce qui a fait baisser tendanciellement le temps perdu au profit du temps retrouvé (n’y voyez aucune allusion à Proust. Je laisse désormais à Madame Kitsos l’apanage des emprunts littéraires). Enfin, la rédaction de cette chronique m’aura procuré des heures de réflexion autour du vide, ce qui m’a conduit à reconsidérer le pavillon Sicli sous l’angle d’une expérience extatique. Pour finalement revenir aux contours de la raison (la mienne): avec cette vision kistosienne, l’État tentaculaire s’immisce une fois encore dans mes affaires, sans que je lui en aie délégué la compétence.
J’avoue qu’il est plus marrant le monde, quand on est perché.