Opinions

Lugon sans permission: l’insoutenable légèreté politique des Genevois

03.10.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Le peuple élit des gens de droite mais vote à gauche. Un paradoxe si passionnément genevois.

Ailleurs en Helvétie, le Genevois est réputé grande gueule. Sans doute, mais je ne vois pas là sa caractéristique première. Le Genevois est considéré également comme un Confédéré au rabais, tellement attiré – politiquement et à son corps défendant – par son grand voisin français qu’il en perd la certification Swiss Made. Ici encore, il y a du vrai, et la constance avec laquelle il tape sur le Frontalier n’anéantit pas l’argument, puisque la ressemblance attise la concurrence. Mais personnellement, je suis parvenue à une autre conclusion: le Genevois est avant tout une espèce irrationnelle.

Il en a encore fait la démonstration lors des votations dimanche dernier. Il a dit oui à la contraception gratuite, non à la permission pour les locataires d’acquérir leur logement, non à sabrer un peu dans les subventions de la HES-SO, oui aux P+R en France, mais là, tous les partis hormis le MCG étaient alignés. À Lancy, toutes les diminutions de subventions ont été refusées. Le Genevois vote donc à gauche, un choix qui lui appartient. Mais alors pourquoi diable élit-il des gens de droite? Je partage cette interrogation vertigineuse avec le conseiller aux États socialiste Carlo Sommaruga, fait rarissime. Même si naturellement j’aurais eu tendance à poser la question à l’envers et ça marche aussi: pourquoi diable le Genevois vote-t-il à gauche alors qu’il élit à droite?

La droite apprêtée à la genevoise n’est pas une notion rigoureuse

Cette dernière est majoritaire au Conseil d’État, au Grand Conseil et dans beaucoup de communes de la couronne périurbaine. Même si depuis 20 ans, on observe une érosion du nombre de ses sièges. Il faut dire cependant que la droite apprêtée à la genevoise n’est pas une notion rigoureuse. On classe le MCG et LJS dans cette obédience, alors que le MCG est à gauche sur les questions économiques et la fonction publique.

La preuve la plus récente figure dans une motion de Thierry Cerutti, réclamant de caser obligatoirement dans le secteur public tous les jeunes ayant achevé leur formation et peinant à trouver un emploi. Goûter dès le plus jeune âge au fonctionnariat au sein de l’administration cantonale, des SIG, des TPG, de l’Hospice général et j’en passe, voilà un beau projet de société pour un canton de tradition libérale. Ainsi Genève est-il assuré de conserver son podium au classement des cantons les plus dotés en nombre de fonctionnaires par habitant. De plus, ces jeunes en voie de bureaucratisation pourront défiler dans la rue pour la lutte des classes (privilégiées) avant même d’avoir effectué une semaine de boulot.

Enfin, le Centre est tellement tenté par les principes de gauche qu’il lui faudrait une thérapie comportementale

Concernant LJS, je renonce à me prononcer, n’ayant toujours pas compris l’articulation idéologique de ce parti. En revanche, je sais celle de la droite bourgeoise et celle de la droite souverainiste, et le dernier-né du Parlement ne leur ressemble guère. Enfin, le Centre est tellement tenté par les principes de gauche qu’il lui faudrait une thérapie comportementale.

À ce manque de lisibilité de la droite qui pourrait expliquer une partie du paradoxe des urnes s’ajoute un défaut inexcusable: non seulement la droite genevoise est plus labile qu’ailleurs en Suisse, mais elle ne sait pas non plus faire campagne. Appliquée, nuancée, bonne élève, laborieuse dans ses explications mais souvent divisée entre ses courants, elle devient complexe et ennuyeuse, quand la gauche est simple, souvent populiste et offensive.

Il veut payer moins d’impôts mais exige des Haribo – gratuité des services, prestations et subventions en pagaille

Mais ces constats ne sauraient expliquer à eux seuls pourquoi le Genevois bredouille entre votations et élections. Sauf à considérer qu’il est structurellement incohérent, terrain sur lequel je ne me hasarderais pas. En revanche, il est individualiste, comme le veut l’époque, fâché chaque fois qu’il ouvre le porte-monnaie et enfant criseux devant l’étal de bonbons à la caisse du supermarché. Autrement dit: il veut payer moins d’impôts mais exige des Haribo – gratuité des services, prestations et subventions en pagaille. Sans penser une demi-seconde que le portefeuille de maman est le sien. Les temps ne sont pas vraiment plus durs qu’avant, pourtant je suis sûre qu’aujourd’hui, il ne refuserait pas à 53% une initiative fédérale pour une sixième semaine de vacances, comme il l’a fait en 2012.

Ainsi jette-t-il dans l’urne des injonctions contradictoires avec une désinvolture dont les politiques ne prennent pas la mesure, trop occupés à gagner sans déplaire ou à perdre par forfait.

Sinon, ils peuvent, à l’instar du conseiller administratif Alfonso Gomez, aller s’agiter chez les voisins – il est allé expliquer la vie au préfet de Haute-Savoie à propos de son «autoroute écocide» lors d’une manif à Machilly. À l’insoutenable légèreté politique du peuple répondra la confusion des rôles des élus. Ce sera drôle, inconséquent, abusif et si passionnément genevois.