Lugon sans permission: le Pulitzer pour Thibaud Mabut!
Un journaliste influenceur crée la polémique autour d’un engagement à l’État. Les deux gars qui ont sorti le Watergate peuvent trembler.
En 2026, les juges du tribunal médiatique ont changé de tenue. Il arrive même qu’ils tombent le haut, se filmant complaisamment, torse nu, au bord d’une rivière dans laquelle ils piqueront une tête après avoir exécuté leur victime.
Une polémique agite la République, depuis qu’un de ces guerriers des médias sociaux a produit une vidéo sur un sujet capital: le Département des institutions et du numérique piloté par Carole-Anne Kast a engagé un délégué au numérique dont le profil a tout pour déplaire à Thibaud Mabut, talentueux «journaliste influenceur». Il s’agit donc de lui couper la tête proprement, ainsi qu’à la conseillère d’État, devenue la hantise de l’extrême-gauche. Cette dernière est remarquablement servie par notre homme.
Je suggère au jeune Mabut le pseudo de Torquemada, du nom du grand inquisiteur espagnol du XVe siècle
Jusqu’ici, je ne fais que décrire mon boulot. À quelques détails près. En effet, certains de ces juges du tribunal médiatique ont également changé le code de procédure. Pas tous, et cette nouvelle manière de faire du journalisme mérite mieux que le dédain de ceux qui se sentiraient menacés. Mais s’agissant du jeune Mabut, à qui je suggère le pseudo de Torquemada, du nom du grand inquisiteur espagnol du XVe siècle, c’est le cas.
Première observation: il explique son travail par le menu, insiste sur la difficulté à produire une telle qualité d’enquête, indique qu’il est dirigé par les sacro-saints principes de la déontologie journalistique et de l’intérêt public, ne cite aucune source tout en assurant d’un air mystérieux qu’il en a des wagons et finalement justifie la condamnation du prévenu dont on a compris d’entrée de jeu qu’elle avait été décrétée au préalable. Soit avant le début de l’enquête. C’est ce qu’on appelle blanchir un biais de confirmation.
Par un renversement des valeurs, le sujet traité n’existe qu’au service de son auteur. Et l’intérêt public, au service d’un intérêt particulier.
Cette méthode présente un double avantage. D’abord, on s’exonère de toute responsabilité dans l’issue finale, puisqu’on affirme qu’on a travaillé de manière professionnelle et en toute transparence. Ensuite, on déguise un exercice d’autoglorification, en phase avec le narcissisme de l’époque, en enquête définitive. Par un renversement des valeurs, le sujet traité n’existe qu’au service de son auteur. Et l’intérêt public, au service d’un intérêt particulier.
Deuxième observation: cet instagramer en marcel fait passer son analyse personnelle pour une information factuelle. Dans le cas d’espèce, il fait un lien entre le passé judiciaire du nouveau délégué au numérique et son nouveau poste - tout en affirmant respecter le droit à l’oubli. Or je ne sache pas que l’hypocrisie figure dans les droits du journaliste. En tout état de cause, c’est une analyse, pas une information. Il n’a pas révélé le passé judiciaire de cet homme, qui avait été médiatisé à l’époque des faits, mais il le ressuscite pour mieux le tuer. Il attaque aussi l’État pour avoir choisi un candidat dont la hauteur des diplômes ne correspond pas à ce que requerrait le poste. Personnellement, je me félicite de ce que les diplômes ne soient pas le seul critère de compétence.
De cette vidéo transpire la certitude de se situer dans le camp du Bien, là où les zones d’ombres n’existent pas, là où on sait comme en religion qui pèche et qui est vertueux
À la recherche de la lumière s’ajoute la recherche de la pureté et de la morale. De cette vidéo transpire la certitude de se situer dans le camp du Bien, là où les zones d’ombres n’existent pas, là où on sait comme en religion qui pèche et qui est vertueux, là où Dieu me garde de ne jamais finir. Le tribunal social décrète qui sont les victimes, il ne s’embarrasse pas des nuances, de la complexité humaine, des abîmes et des failles.
C’est là qu’entre en scène la presse traditionnelle. Trois titres romands reprennent le sujet de l’influenceur. En règle générale, on reprend des informations, et non des opinions ou des analyses. À défaut, il faut présumer qu’on ne sait pas faire la différence. Ou qu’on n’a pas compris que les créateurs de contenus expliquent davantage qu’ils ne révèlent.
La frontière entre journalisme, commentaire politique ou militantisme devient floue
Certains journalistes influenceurs racontent le monde brillamment, pourtant, avec un autre rythme, de façon divertissante, populaire, vulgarisée, égocentrée peut-être mais sans excès. Particulièrement ceux qui affichent clairement un positionnement politique, de gauche ou de droite, sans se draper dans une neutralité de façade, empreinte d’idéologie non assumée. Les plus visibles sont souvent les plus partisans et positionnés politiquement, comme Thibaud Mabut. Ils produisent peu de scoops et s’appuient souvent sur des informations publiées dans les médias traditionnels. La force de ce nouveau journalisme? Le commentaire, la critique, l’explication, la mise en perspective. Avec le risque que la frontière entre journalisme, commentaire politique et militantisme devienne floue. Or les followers créditent leurs créateurs fétiches d’impartialité et d’authenticité. Si j’affirme tout ceci, c’est parce que cela ressort d’une ample étude du Reuters Institute consacrée à l’influence de ces créateurs de contenus sur la politique et les médias.
Aussi vais-je me prêter à l’exercice de celui qui est ma cible ce jour. S’il me fait le plaisir de flinguer cette chronique, voici ce qu’il dira.
«Une chroniqueuse de droite dégomme mon taff. Cette journaliste a des positions tellement à droite, c’est une dinguerie. Mais j’ai voulu comprendre le dessous des cartes. J’ai enquêté et c’est super problématique. Je t’explique pourquoi. Après avoir interrogé de nombreuses sources et anciens collègues de cette consoeur, j’ai découvert qu’elle a bossé avec le nouveau délégué au numérique. Dans les coulisses, on dit qu’elle a un lien d’amitié avec lui. Je l'ai contactée, elle a refusé de répondre à mes questions. Ce refus explique qu’elle défende la position d’une élue de gauche. Du coup j’ai contacté le département, j’ai envoyé des mails, mais pas de réponse, il refuse de faire la lumière. Tu t’en rends peut-être pas compte, mais ça prend énormément de temps de sortir ces infos, de recouper les source-x-s et de creuser. Bref, je pouvais pas laisser passer sans investiguer. Je trouve ça choquant que mon travail indépendant et transparent soit remis en cause. Bon je vais aller me baigner.»
Moi aussi, en fait. Sans caméra.