Lugon sans permission: le loup de Wall Street était de gauche
Le concurrent de la gauche radicale au poste de procureur général fait des affaires immobilières mirobolantes. Le grand écart entre la morale et le profit.
Le monde est sans pitié. À quelques semaines de l’élection du procureur général de la République, la presse a flingué le candidat d’extrême gauche, Pierre Bayenet, celui qui nous promettait enfin de vider les geôles genevoises des pauvres y croupissant pour avoir volé un quignon de pain ou séjourné dans le plus beau pays du monde sans y avoir été invité.
De quel méfait s’est rendu coupable ce gauchiste émérite, ayant gagné une stature d’adversaire sérieux face à l’intraitable Olivier Jornot? Une enquête du Temps le révèle. Doté d’un talent reconnu pour les affaires immobilières, Pierre Bayenet s’est mis 400'000 francs de plus-value dans la poche en acquérant aux enchères l’appartement d’un de ses clients désargenté, qu’il s’est empressé de revendre. Au passage, il a obtenu l’expulsion de ce couple, désormais à l’aide sociale et habitant un appartement dans le canton de Vaud payé par le Centre social régional. Détail savoureux: le couple est palestinien et je vous interdis de ricaner. Si «nous sommes tous des enfants de Gaza», Pierre Bayenet ne fait pas exception. D’ailleurs, ses hauts faits d’armes en tant qu’avocat des squatters du célèbre Rhino l’ont consacré paladin de la culture alternative, anticapitaliste et subversive, autant d’épithètes que la gauche agrège à la cause palestinienne.
La caissière de la Migros me le disait encore ce matin: si elle n’avait pas enchéri sur son appartement, elle serait devenue une mort-la-faim par la faute de mauvais payeurs.
Mais revenons. Comment donc l’accusé Bayenet articule-t-il sa défense? Sur notre plateau, dans une forme offensive qui frise l’arrogance, il évoque deux points imparables. Primo, on peut être de gauche et propriétaire. Mais il a raison! Même si ce n’est pas le sujet, il faut admettre que c’est encore plus beau d’être blindé et soucieux des plus précaires. L’inverse est aussi vrai, d’ailleurs: on peut être de droite tout en faisant la charité. C’est même une obligation légale, qui trouve sa forme parfaite dans une fiscalité lourde servant à nourrir notre système ultra subventionné.
Deuxio: Pierre Bayenet n’a fait que défendre ses droits, face à d’anciens clients indélicats qui ne pouvaient pas s’acquitter de leur dette. Mais il a encore raison! Il s’emballe: «J’ai dû acheter cet appartement, je n’avais pas le choix, c’était la seule manière de pouvoir récupérer ma créance, en le revendant. Les créanciers n’ont pas le choix, s’ils n’achètent pas le bien et ne le revendent pas, ils perdent leur argent.» Voilà qui tombe à nouveau sous le sens. Qui à Genève n’a jamais prononcé la phrase «j’ai dû acheter, je n’avais pas le choix»? La caissière de la Migros me le disait encore ce matin: si elle n’avait pas enchéri sur son appartement, elle serait devenue une mort-la-faim par la faute de mauvais payeurs. Diantre! J’avoue que cela m’a interpellé.
J’ai alors cuisiné un peu cette dame. Elle a fini par m’avouer que récupérer sa créance était le plan B. Le plan A, lui, était de faire une bonne affaire. Lorsqu’elle a constaté que la valeur du bien était basse, elle a acheté, l’eau à la bouche, en pensant à la plus-value qu’elle allait en tirer. Il faut dire qu’elle n’en était pas à son coup d’essai, ayant déjà transformé un vieux garage en studio qu’elle a pu louer une fortune à une caissière de la Coop.
Si, par hypothèse favorable, le Grand Soir advenait, je vous jure qu’il serait le premier à s’exproprier lui-même! En attendant, il appelle politiquement à collectiviser les pertes et personnellement, à privatiser les profits.
Pierre Bayenet, à qui il est arrivé la même histoire, a eu la décence, contrairement à cette femme sans scrupules, de baisser le loyer une fois que la presse a révélé son incroyable talent à valoriser la pierre. Néanmoins, il a tout de même vendu ces 27 mètres carrés avec une plus-value de 330'000 francs. Et sur notre plateau, il ne comprend pas qu’on puisse, dans ces conditions répétitives, mettre en doute ses convictions politiques d’extrême-gauche: «Je ne suis pas d’accord avec le système économique mais je vis dedans», répond-il. Ça, c’est du pragmatisme! Le même que celui de la droite, à la différence près que Pierre Bayenet fait partie de l’élite morale, contrairement à la droite qui n’a que des intérêts.
L’homme a donc raison de défendre ses droits dans un système épouvantable qu’il ne cautionne absolument pas. Mais si, par hypothèse favorable, le Grand Soir advenait, je vous jure qu’il serait le premier à s’exproprier lui-même! En attendant, sa position est la suivante: politiquement, il appelle à collectiviser les pertes et personnellement, à privatiser les profits. Les Verts ont validé cette posture de bon sens: «Ce qui nous importe c’est son programme politique», note leur présidente, Maryam Yunus Ebener. Car il est évident que les valeurs personnelles n’ont aucun lien avec l’action politique. La preuve: le procureur Bayenet expulse des locataires au nom de ses intérêts financiers mais il libérera les petits malfrats au nom des principes humains auxquels il croit. Lorsqu’il est personnellement concerné, il fait appliquer la loi, et lorsque le prix est collectif, il lui préfère la morale.
À gauche, seul le PS semble trouver cela bizarre. Qu’il en soit remercié, même s’il n’ira pas jusqu’à appeler à voter pour le procureur Jornot qui embastille avec ferveur, au nom de la loi et pour la sécurité publique. Tant il apparaît que les prisonniers, pour peu qu’ils soient pauvres et illégaux, concourent à la mixité sociale et au vivre ensemble. «Je me bats pour que les victimes soient mieux traitées par la justice», dit encore Pierre Bayenet. Exactement ce qu’on attend d’un procureur. Et moi je me bats pour la redistribution, la justice sociale et les gypaètes barbus.