Lugon sans permission: les treize étoiles pâlissent
La gestion chaotique de la tragédie de Crans-Montana laisse un goût amer. Le pittoresque Valais a aussi sa face sombre.
Souvent, l’amour pour mon canton d’origine se glisse dans mes chroniques genevoises. Mon premier soleil, ma première gorgée d’eau, mes premiers mots, auront été pris et dits dans la vallée du Rhône. De ces racines et de cette connaissance vient le regard que parfois je livre: l’authenticité du Valais, son refus de l’apprêt, sa liberté au sein du corset confédéral, son sens de la fête et son indiscipline.
Jusqu’ici, j’ai pu m’en tenir à ces singularités chéries. Pourtant, je n’ignore pas la face obscure derrière le pittoresque, comme le poids des familles et leurs affidés. Le XXIe siècle n'a pas eu raison d’un clanisme structurel, hérité des temps anciens. Ni des rivalités entre vallées et entre communes et des loyautés politiques se superposant aux alliances communautaires. Par beau temps, c’est du folklore. On peut même se trouver fier qu’une expression culturelle fasse figure de rebelle.
À tout le moins les préjugés surlignent-ils, dans le cas d’espèce, cette fameuse différence dont les Valaisans se glorifient quand le soleil brille et que la neige est bonne
Mais soudain, au matin du Nouvel An, le drame de Crans-Montana. Et les jours qui suivent le drame. Ma fierté a alors cédé la place à la consternation. Et qu’on ne vienne pas me dire que je caricature comme les Confédérés. Souvent outranciers et méprisants, les préjugés contiennent une part de vérité. À tout le moins surlignent-ils, dans le cas d’espèce, cette fameuse différence dont les Valaisans se glorifient quand le soleil brille et que la neige est bonne.
Les conditions ont changé depuis trois semaines. Il y a d’abord les ratés de l’instruction pénale, les téléphones qu’on laisse aux prévenus pendant huit jours, l’absence de perquisitions auprès des autorités communales et cantonales – comme si ces dernières étaient neutres et par définition au-dessus de tout soupçon -, les dossiers qu’on les prie gentiment de venir livrer, les autopsies qu’on oublie de réaliser, un Ministère public qui finit par faire sous la pression ce qu’il avait expliqué ne pas vouloir faire, comme la mise en détention de Jacques Moretti - remis en liberté hier sous conditions. Est-ce de la négligence, de l’incompétence? Sans doute, aussi. Toujours est-il que ces lacunes inexcusables dans une enquête de cette envergure conduisent à penser que du Haut-Plateau à Sion, on se couvre parmi.
Le Valais entretient avec la loi un rapport souple, qui parfois n’oblige
Nombreux sont les segundos transalpins dans mon entourage. J’ai vu leur colère, à l’image de leurs autorités. Elle m’a parue exagérée dans un premier temps. Et puis j’ai compris: ils se souviennent des leçons institutionnelles et politiques qu’on leur a données, des chicanes des «faiseurs de Suisses» auxquelles ils se sont soumis, de nos sourires narquois sur leur pays «bordélique» gangréné par les allégeances et la mafia, cet étalage de supériorité pas même masqué. La presse italienne a tapé sur le clou en surnommant mon Valais «la vallée du silence». Pas faux, puisqu’il est d’usage chez nous de faire front commun contre l’extérieur. Les journaux alémaniques ont débarqué, sans gants, avec pour résultat des analyses sans concessions. Les lignes de la NZZ font mal, mais rien ne sert de protester, car les premières semaines de la gestion du drame ne permettent pas la réplique. La native que je suis espère le jour où je pourrai lui jeter à la figure le reproche du faux procès.
Pour le moment, hélas, on ne peut qu’interroger la culture socio-politique du Valais. Comme pour chaque canton de notre pays mosaïque, elle a ses spécificités héritées du passé, lesquelles ont une face claire et une sombre. Plus que d’autres, le Vieux-Pays est rétif à l’ingérence dans ses affaires. Ceux qui passent le détroit de Saint-Maurice doivent savoir qu’ils sont bienvenus pour boire des verres, mais que cela n’ouvre pas l’accès illimité au club.
Ensuite, le Valais entretient avec la loi un rapport souple, qui parfois n’oblige. Du moins pas comme à Zurich ou dans le canton de Vaud. La règle, si elle est partout indiscutable, peut être diversement appréciée selon les habitudes et les mœurs d’une société. Circulez en voiture dans différentes parties de l’Europe, vous comprendrez de quoi je parle. Il arrive donc que selon la culture et la subjectivité, on puisse composer avec des règles sans avoir le sentiment de les transgresser. Je dois vous avouer que je suis particulièrement sujette à cette approche non contraignante, soumise à ma souveraine autorité. Mais je parle ici d’une disposition individuelle dont les conséquences seront subies par l’auteur de l’infraction à la règle, et personne d’autre. En cas de catastrophe collective en revanche, comme cette tragédie ultime, il faut cesser d’être indocile et procéder comme il convient.
Oui, les Corses du «Constellation» ont un joli profil de coupables, mais les prisons suisses ne recrutent pas les prisonniers sur CV
Non, Crans-Montana ne compte pas parmi les principales victimes de ce drame, comme l’a dit son président Nicolas Féraud, admettant dans la même phrase que les contrôles n’avaient pas été effectués depuis six ans. Non, les larmes de Mathias Reynard, aussi authentiques soient-elles, n’exonèreront pas le canton de ses éventuelles responsabilités. Oui, la procureure générale a donné à voir une image de connivence avec les politiques qui a choqué: quand on est assis sur le même banc devant les médias, on donne l’image d’une équipe. Oui, les Corses du «Constellation» ont un joli profil de coupables, mais les prisons suisses ne recrutent pas les prisonniers sur CV.
Un jour, que j’espère proche, je reviendrai vous entretenir de ces terres rocailleuses et de la disposition de ses habitants à ne pas tout faire comme il se doit, pour ma plus grande joie. Mais en la circonstance, le Valais engage la Suisse. J’espère un sursaut, et je me tais désormais.