Lugon sans permission: luxe, missiles et franche rigolade
Les influenceurs pleurnichent à Dubaï, la Toile ironise, la Suisse ne rapatrie personne. Et c’est très bien ainsi.
Moins bien ça va, plus on se marre. Au réveil, avant même de nous précipiter sur les news, on fonce sur les réseaux pour voir la guerre relatée par les influenceurs coincés à Dubaï: femmes aux lèvres plus proches de l’explosion qu’un drone iranien et parlant par onomatopées, hommes musclés aux allures de gravures de mode fuyant les bombardements au volant de bolides hors de prix sur le son d’Hôtel California.
Dieu merci, ce ramassis de bêtise est aussitôt parodié par d’autres gens à l’humour décapant. Impossible d’échapper, depuis une semaine, aux drôleries fleurissant sur les réseaux sociaux autour de la guerre en Iran. Mèmes ironiques, foutraques, déjantés, ce nouveau précis de culture politique relate sous forme de satire les soubresauts et convulsions d’un monde qui déraille. Nous voici à l’ère des Guignols du peuple.
La guerre vue par des aspirants riches et par des idiotes refaites, aussitôt détournée par les internautes, est un spectacle en soi, sur fond de frappes célestes comme dans un jeu vidéo. Il faut reconnaître aux influenceuses un talent culoté, pour avoir en quelques heures transformé leur marketing paillettes en pseudo journalisme de crise, réalisé au bord de la piscine avec manucure parfaite. De véritables combattantes peshmergas. D’autant plus que les Émirats arabes unis leur ont rappelé le tarif: tu vends ta came sans payer d’impôts mais tu diffuses du rêve. C’est scintillant, indécent, artificiel et décadent. On aime.
Pourquoi donc maman Helvétie ne rapatrie-t-elle pas ses concitoyens noyés dans le champagne et les sables du Golfe?
Mais on adore ces «contenus» détournés. Sans quoi, nous ne pourrions compter, outre ces singeries, que sur un autre phénomène, tout aussi navrant: j’ai nommé les doctes jugements de l’élite morale. Laquelle a repris du service avec un entrain tout neuf, après avoir servi Gaza jusqu’à l’épuisement. Elle qui n’avait pas bougé le petit doigt pour défendre les Iraniennes dans leur combat pour la liberté condamne aujourd’hui les puissances qui bombardent leurs bourreaux. Honnir les Etats-Unis et Israël, à tout le moins condamner une agression armée, peut conduire à soutenir les mollahs si le manichéisme est à l’œuvre. Et il l’est, chez ces gens-là. Ils auraient préféré qu’on envoyât au Guide suprême un petit mail pour le prier de venir discuter au calme à l’Intercontinental autour d’un thé à la menthe.
Mais revenons à l’Iran et à sa couverture. Dans ce mélange détonant de luxe, de missiles et de franche rigolade, une question sérieuse a émergé. Pourquoi donc maman Helvétie ne rapatrie-t-elle pas ses concitoyens noyés dans le champagne et les sables du Golfe? La réponse tient en un mot: responsabilité individuelle. La Suisse, pays libéral jusqu’à nouvel ordre, a inscrit ce principe dans la loi. Elle stipule que «toute personne qui prépare et réalise un séjour à l’étranger engage sa propre responsabilité». Voilà qui me donne enfin une raison de ne pas désespérer. Alors que des petites starlettes qui comptent en followers appellent leur pays à l’aide après lui avoir craché dessus, la Suisse fait figure d’exception, rappelant que la vie qu’on mène n’engage que soi. Qu’on soit touriste, banquier, bombasse écervelée ou militant sur une flottille.
Portée par les lamentations de ceux qui attendent de l’État qu’il remplisse le rôle de nounou, une partie de la gauche regrette ce manque d’interventionnisme bienveillant
Pourtant, portée par les lamentations de ceux qui attendent de l’État qu’il remplisse le rôle de nounou, une partie de la gauche regrette ce manque d’interventionnisme bienveillant. Pensez donc: comment la Suisse peut-elle dormir tranquille sans demander à ses contribuables de financer les retours d’escapades touristiques qui tournent mal? Alors que certains cantons lui montrent le chemin, comme Genève, pionnier de l’État-Providence, qui a par exemple instauré la gratuité des transports publics pour la moitié de sa population. Belle source d’inspiration, d’autant plus de la part d’un ministre qui se prétendait de droite. Et puis 5000 personnes en classe éco sera toujours moins cher qu’un seul drone israélien, inopérant de surcroît.
Mais puisque la loi ne permet pas cette générosité – Dieu merci – des parlementaires fédéraux évoquent une autre piste, souvent explorée sans aucune vergogne: «des ressources mutualisées» avec des pays voisins. Là, je vois bien le deal: chers Français, veuillez rapatrier 5000 Suisses dans vos avions et nous vous achèterons un demi-Rafale après que nos futurs F-35 seront hors-service. Mieux: chers Français, veuillez etc. et nous hébergerons vos influenceurs au forfait fiscal. A moins que Dubaï ne prenne les devants et ne les parachute sur Téhéran en guise de représailles – blague glanée sur la Toile.
Au pays de Heidi, aujourd’hui, je me sens bien. Responsabilité, pragmatisme, et aucune manif prévue sur le mode «Nous sommes tous des enfants de Dubaï». C’est déjà ça.