Lugon sans permission: mais qu'attendent les collégiens genevois?
Le Syndicat des services publics accuse le DIP d’encourager la délation. En réalité, il pousse les élèves à se mobiliser comme en France.
Mais quel dommage! Voilà des semaines que les lycéens français crient leur colère, épaulés par La France insoumise (LFI) et débordés par les casseurs, et toujours pas le moindre signe du plus petit soulèvement à Genève. Nulle récrimination, aucun début d’agitation, zéro esprit contestataire pour prendre la tête d’un mouvement de résistance face aux conditions scolaires déplorables que subissent aussi nos enfants.
C’est le triste constat qu’a dû faire le Syndicat des services publics (SSP), dans une vieille salle de la rue des Terreaux-du-Temple, un soir de déprime. Pensez donc: n’avoir que quelques centaines de fonctionnaires fatigués rue de l’Hôtel-de-Ville pour s’indigner des coupes sombres dans le budget, ce n’est guère enthousiasmant. À peine la signature d’un automne comme un autre, d’un amour déclinant. Or c’est de passion dévorante dont chacun rêve, chez les syndicats comme ailleurs.
Et puis soudain, une petite lueur à travers le stratus les a requinqués. Cet espoir vague de mobilisation s’est présenté à la faveur d’un mail envoyé aux enseignants du cycle d’orientation depuis les sordides officines du DIP: un appel à la délation de la Direction générale de l’enseignement obligatoire. En substance, le message demande aux professeurs de faire remonter toute suspicion de trouble potentiel – information ou publication - identifiée parmi les révolutionnaires supposés. Voilà bien Hiltpold dans ses œuvres, du pur autoritarisme de droite.
Quelques publications ont bien été identifiées, appelant à un rassemblement, avec illustrations de mortiers pour afficher le caractère pacifiste et articulé de ce projet de blocus
Le SSP s’est aussitôt senti pousser des ailes. «Une entrave dans leur droit de manifester», s’indigne Mathilde Mottet, la sémillante secrétaire syndicale connue notamment pour son doigt d’honneur au drapeau suisse. Bien vu, de rappeler les droits constitutionnels. Sauf qu’en l’espèce, les élèves ne manifestaient pas le moins du monde et n’en avaient peut-être même pas l’envie.
Quelques publications ont bien été identifiées, appelant à un rassemblement le 6 octobre dernier, avec illustrations de mortiers pour afficher le caractère pacifiste et articulé de ce projet de blocus. Que les élèves eussent à réviser ou à écluser des bières ce soir-là, il n’y eut pas de rassemblement. Un coup dur pour le SSP qui aurait dû se remettre en question. Il a choisi une autre option, plus facile: après avoir listé les innombrables défauts de l’école genevoise, dont une réforme du collège qui n’existe pas encore mais qui va nécessairement entraîner du stress supplémentaire, le puissant syndicat rappelle que notre système encourage «la reproduction sociale, le mal-être et la violence.» Merci de m’avoir ouvert les yeux sur les mortiers symboliques tirés depuis le confortable bureau de Anne Hiltpold.
Tout à son exaltation d’un embrasement, le SSP poursuit: «Ce mépris dissimule mal la peur que les événements en France n’amènent les élèves genevois à prendre conscience de la dégradation bien réelle de leurs conditions d’études». Il eût été plus honnête d’écrire ceci: ce mépris devrait amener les élèves à prendre conscience de ce que le SSP attend d’eux. Être proactif, voilà sa ligne officielle.
Si, s’agissant de la mobilisation estudiantine, les syndicats ont échoué pour le moment, ils peuvent au moins compter sur la délinquance française en train de passer la frontière
Qu’il doit être décourageant, pour un syndicat genevois, d’observer les innombrables explosions sociales en France sans pouvoir se féliciter d’une réplique ici. Pourtant Dieu sait si les syndicats s’emploient à aiguillonner leur clientèle. Ils devancent même les désirs de celle-ci en faisant naître la nécessité, comme toute marque issue du grand capital. Il faut aussi leur reconnaître une aptitude à avoir identifié de nouvelles cibles, raison pour laquelle ils ont changé de stratégie marketing. Exit les salopettes et les Caterpillar de sécurité pour les chantiers – cette clientèle se fournit désormais au magasin UDC; nouvelle offre sweat à capuche et keffieh, venant s’ajouter aux colliers en feutre et vélos-cargo – deux classiques qui marchent toujours bien s’agissant de la fonction publique.
Si, s’agissant de la mobilisation estudiantine, ils ont échoué pour le moment, ils peuvent au moins compter sur la délinquance française en train de passer la frontière. Enfin un événement sur lequel on peut capitaliser idéologiquement, à défaut d’organiser des défilés armés de narco-trafiquants sur le pont du Mont-Blanc. Et c’est ainsi qu’on a pu entendre sur notre plateau Matthieu Jotterand, chef du groupe socialiste au Grand Conseil, se lancer dans une envolée sur la lutte des classes, faisant l’amalgame sidérant entre la colère de lycéens sans avenir et les règlements de compte à coups de kalachnikov à Annemasse. Car il est clair que les voyous productivistes des banlieues françaises ne rêvent que d’accompagnement social.
Et sinon, le SSP vous donne rendez-vous à la prochaine grève, le 14 novembre. Pour un regain de passion automnale.