Opinions

Lugon sans permission: personne ne vous dira pourquoi l'aide sociale explose

31.01.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Une étude censée expliquer les causes de l'augmentation des coûts n'explique rien du tout. Pas plus que les politiques. Car personne ne veut être suspecté de trouver l'aide sociale trop attractive.

Comment faire quand on ne comprend pas le phénomène qui fait exploser l’aide sociale? C’est simple. On mandate un institut de recherche pour trouver la réponse. Lequel, bien évidemment, n'en n’aura pas.

Cette non-réponse est parvenue à Genève cette semaine. Dommage, quand on considère les chiffres: depuis 2023, les coûts explosent et le nombre de bénéficiaires s’accroît de manière spectaculaire, de 30%, alors que partout en Suisse on constate une salutaire dégringolade. Oui, je sais, Genève est dans la Confédération quand il lui plaît d’y être, et le reste du temps, elle est un cas particulier.

Sur le fond, je vous laisse juges de l’emploi jargonnant des substantifs «combinaison», «facteurs» et «tendances». De la sculpture sur nuages

Toujours est-il que le brave consultant déclare, en conclusion de son travail qu’on n’imagine pas trop mal payé: «Les raisons sont certainement à rechercher dans une combinaison de différents facteurs, qui est certainement la conséquence de tendances plus profondes, moins facilement détectables.» Soyez attentif à cette prose. Sur le plan stylistique, je note la répétition maladroite de l’adverbe «certainement», utilisé ici dans le sens atténué de conjecture et non pas de certitude. Sur le fond, je vous laisse juges de l’emploi jargonnant des substantifs «combinaison», «facteurs» et «tendances». De la sculpture sur nuages.

Je ne voudrais pas être désagréable, mais Léman Bleu avait enquêté cet automne sur l’augmentation des coûts à l’Hospice général. Sans précautions oratoires ni tabous – ce qui a rendu les syndicats et la gauche furax – des témoignages internes mettaient en avant la permissivité de la nouvelle loi. Celle-ci présume en effet que la confiance favorisera les sorties de l’assistanat, car chacun sait qu’être dépendant n’est pas un projet de vie. Voilà pour la règle du monde idéal dessiné par la gauche qui, d’une part, compte sur ces voix et, d’autre part, incite les gens qui y ont droit à réclamer des prestations même s’ils ne veulent pas manger de ce pain-là.

La nouvelle loi a donc allégé les contrôles, pour ne pas dire aboli, ce qui serait à peine exagéré mais diplomatiquement incorrect. De plus, la loi permet aussi de verser des forfaits sans requérir de la part des bénéficiaires la moindre preuve justificative des frais effectifs.

Vous pourriez même finir avec l’étiquette d’infiltré du DOGE à la tour Baudet et de trumpiste impénitent

Dans le monde des fées et licornes de la partie gauche de l’hémicycle parlementaire, cette nouvelle donne aurait dû donner envie aux 21'140 dossiers (ce qui fait beaucoup plus de personnes, car certaines familles comptent l’entier de leurs membres à l’aide sociale) de renoncer à cette prodigalité pour aller charbonner dans des secteurs mal payés. Car il est incontestable que tous ces gens ont à cœur de sortir de la trappe. Nuancez cette affirmation et vous serez condamnés pour offense aux plus démunis; vous pourriez même finir avec l’étiquette d’infiltré du DOGE à la tour Baudet et de trumpiste impénitent.

Devant les chiffres alarmants et la pression sur les finances publiques, le Conseil d’État a osé une mesurette mercredi, en coupant 50 francs au forfait d’intégration pour adulte, qui passe à 175 francs mensuels. Ce forfait est un petit surplus à l’aide de base et pour lequel aucune preuve de volonté de réinsertion n’est à fournir. Les cris d’orfraie des associations et des élus de gauche ont couvert la joie contenue des élus de droite. Loin de vouloir gouverner par décrets, le Conseil d’État a aussi mandaté la Cour des comptes pour un audit de performance de l’aide sociale. Mais la Cour des comptes, aussi brillante soit-elle, n’a pas mandat d’interroger la philosophie qui sous-tend la dépendance. Tout au plus peut-elle mettre en lien des faits avec un changement d’approche, sans jugement moral.

Ce dernier a fait l’objet d’un braquage par ceux qui considèrent que la précarité ne souffre aucune remise en cause. Elle serait vertueuse, quand la richesse ou la débrouillardise seraient des tares. Je dis débrouillardise aussi, car l’État lui-même fait la promotion des aides auprès de ceux qui auraient trop d’orgueil pour réclamer leur dû. Si on récapitule: être pauvre, c’est convenable, être riche ou indépendant, c’est péché. Il est évident qu’avec ce corpus de valeurs, les courbes exponentielles ne sont pas près du point d’inflexion.

Comme l'UDC ne parvient même plus à récolter des signatures valides en suffisance, autant espérer des partis de gauche un dégrisement intellectuel

D’autant plus que la droite, tellement désireuse de se voir décerner un certificat de conformité, marche sur des œufs en proposant, ici une motion, là un projet de loi, qui s’en iront roupiller dans les tiroirs parlementaires. Et tout ce petit monde, bisounours par nature ou par contamination, attendra patiemment des conclusions d’audits dont les substantifs et les adverbes seront aussi fumeux que possible. On nous dira alors qu’il faut encore deux ans pour pouvoir évaluer la mise en œuvre des recommandations, après avoir attendu deux autres années pour voir déployer les pleins effets de cette nouvelle loi. Aux alentours de 2032, on devrait y voir plus clair.

Sinon, on peut aussi escompter un sursaut d’humeur de l’infréquentable UDC. Mais comme ce parti ne parvient même plus à récolter des signatures valides en suffisance – il vient de foirer sa moisson pour une initiative sur la traversée de la Rade, après d’autres ratés similaires – , autant espérer des partis de gauche un dégrisement intellectuel.

Je suggère donc aux actifs de continuer à marner pour alimenter les courbes, sans jamais parler d’attractivité de l’aide sociale. Et à Thierry Apothéloz de les contempler. Qui sait, peut-être trouvera-t-il une solution, lui qui avait lancé une grande campagne contre le surendettement des jeunes avec ce slogan percutant: «Mon budget je le gère. Sinon ça dégénère». C’était trois jours après la publication d’un budget de l’État gravement déficitaire.