Lugon sans permission: ras-le-bol de cette Comédie
Clouée au pilori, la directrice Séverine Chavrier fait face à des troupes d'ennemis anonymes, dont la parole vaut de l'or. Signe des temps, la pleutrerie est récompensée.
Depuis des mois, la Comédie se donne en spectacle. Je ne parle pas des productions de haute tenue qu’elle offre aux amateurs, mais du cinéma qu’elle joue gratuitement, y compris pour ceux qui n’ont jamais posé un pied dans ce haut-lieu artistique, progressiste éventuellement, élitaire comme il se doit et rebelle si vous y tenez.
La Comédie est à feu et à sang, et bien malin celui qui saisit la dynamique d’un conflit qui a débordé sur le terrain politique et institutionnel. Chaque semaine voit un nouveau front s’ouvrir. Prise en étau par une foultitude d’ennemis masqués, la directrice écartée par de courageux politiques rend coup pour coup sur le terrain judiciaire.
Elle est la seule qui dit son nom et montre son visage: Séverine Chavrier, metteuse en scène sans fard, sans honte ni faux-semblants, dont l’honneur sali la conduit à une bataille inégale. Il ne m’appartient pas de juger de ses responsabilités dans un pataquès qui plonge Genève dans la honte. En revanche, j’observe. Et ce que je vois m’indispose.
La pudeur suppose un sens de la dignité. Jouer aux snipers en embuscade ne me paraît pas répondre à la définition
En face de cette bretteuse, un théâtre d’ombres qui accusent sans se découvrir, sans dire qui ils sont. Des employés anonymes d’un milieu culturel gavé de subventions, des fonctionnaires, des techniciens, des costumiers, des comptables, des gens du marketing ou de la compta. Ils viennent s’ajouter aux comédiens frustrée ou vaniteux qui aiment voir leur nom sur les affiches mais n’ont plus de patronyme quand il s’agit de dénoncer dans la presse.
Tout ce petit monde écrit des lettres déchirantes et cette parole collective non signée porte loin, jusqu’aux politiques qui en font grand cas. Lisez plutôt cet extrait envoyé cette semaine aux élus municipaux de la Ville: «Depuis plusieurs semaines, la parole de notre directrice s’est largement déployée dans les médias. L’équipe, elle, est restée silencieuse – par pudeur par respect, et pour ne pas nourrir davantage la tempête médiatique.» Non, ni pudeur, ni respect. La pudeur suppose un sens de la dignité. Jouer aux snipers en embuscade ne me paraît pas répondre à la définition. Le respect suppose de la considération. Or l’envoi de cette missive est le résultat d’un calcul, et aucunement d’égards envers qui que ce soit. Quant à la tempête médiatique, ils l’ont provoquée, puisqu’il est désormais d’usage, dans nos médias, de faire état de tout verbiage anonyme en s’imaginant qu’il ne puisse cacher que des victimes avérées, jamais des gens malveillants ou revanchards, au grand jamais.
Il est navrant que l’époque permette à ces histrions de faire avancer leur cause sans qu’il ne leur soit réclamé la plus petite des responsabilités: nom, prénom, états de service
Voilà justement le problème. Il est navrant que l’époque permette à ces histrions de faire avancer leur cause sans qu’il ne leur soit réclamé la plus petite des responsabilités: nom, prénom, états de service. Peut-être ont-ils raison sur le fond, ou partiellement raison, encore une fois je n’en juge pas. Mais se camoufler pour agir manifeste de la pleutrerie, ce qui devrait conduire à considérer leur parole avec circonspection.
Mais non. Tout aussi capons, les élus donnent à ces voix anonymes un poids inversement proportionnel à leur courage. Il en va de même dans les services de l’État, ou tous les pleurnichards anonymes se voient soutenus par les syndicats qui relayent leur souffrance. À l’instant même où la presse en fait état, les politiques se mettent en PLS, font des séances pour tenter de désamorcer l’affaire – au lieu de la banaliser en demandant aux plaignants de se découvrir et d’amener autre chose que des ressentis. En général, la réponse immédiate qu’ils apportent à la crise est le lancement d’un audit, lequel permet, aux frais du contribuable, de jeter la patate chaude à des experts dont l’enquête aboutira immanquablement à sanctionner la seule personne nommément désignée.
S’ils faisaient preuve de responsabilité, les élus agiraient sans le haut patronage des externes. Ils veulent décapiter Séverine Chavrier? Qu’ils le fassent et l’assument, alors. Au lieu de cela, ils s’y prennent à plusieurs fois: on l’écarte, on ne reconduit pas son contrat, on attend les audits comme parole d’Évangile.
Bienvenue au royaume des victimes caviardées, qui gagnent sans avoir besoin de se mettre en danger. Quel panache
Bienvenue au royaume des victimes caviardées, qui gagnent sans avoir besoin de se mettre en danger. Quel panache. Pour ce faire, il leur suffit de prononcer les mots magiques afin que le fauteur de troubles soit mis à l’index. Je cite à nouveau la lettre de la commission du personnel de la Comédie, un modèle du genre: Les comportements de Séverine Chavrier (ils en font la liste), «pris ensemble, dans la durée, correspondent à ce que les spécialistes décrivent comme un management maltraitant, générateur de risques psychosociaux élevés et potentiellement constitutif de harcèlement moral.» Ou quand les fragilités individuelles deviennent une arme collective.
À ce tarif, on ferait mieux d’envisager des institutions en auto-gestion collective. Sans hiérarchie, probablement sans spectacles, sans beaucoup d’actes et de décisions politiques, c’est sûr. Mais comme on s’y est déjà habitué, ce n’est pas si grave. En roue libre et en mains des auditeurs, la République avance quand même.
Quant au destin de la Comédie, je parierai plutôt sur une trajectoire funeste dont personne ne réclamera la responsabilité. On tient déjà un nom, Chavrier, pourquoi aller en chercher d’autres?
Et sinon, vous dire que le parvis de l’ancien bâtiment de la Comédie s’est transformé nuitamment en havre pour les SDF. Il faut dire que rien n’a été entrepris pour en faire quelque chose. Encore un peu et ils seront en mesure d’investir le nouveau bâtiment.