Lugon sans permission: vous prendrez bien un peu de recul?
Cette semaine, avec Watches and Wonders, Genève est la capitale du luxe horloger. Un monde de l’apparence qui en vaut un autre.
L’important, c’est l’apparence. Cette semaine, de Palexpo au Pont de la Machine, déambule le beau monde, souriant, sapé, insouciant par décret, joyeux par exigence. Watches and Wonders, le salon des merveilles, fabrique du rêve à pleine puissance. Le décor de la Rade lui confère une saveur d’éternité, alors même que l’époque a effacé la promesse d’un futur radieux. C’est précisément pour cela qu’il ne faut pas dénigrer les grand-messes de l’ostentation: elles offrent au réel une distance salutaire, pour peu qu’on sache qu’elle existe.
D’où cette observation détachée, POV. Le beau monde est classé en catégories dont l’addition fait la force: patrons horlogers qui assurent que le monde laid – guerres, menaces, franc fort, yoyo des droits de douane, chute de la demande chinoise – n’affecte en rien leurs affaires; célébrités dont les juteux contrats d’ambassadeurs stipulent qu’ils doivent faire semblant de vivre leur meilleure vie; influenceurs qui découvrent que Genève vaut bien Dubaï; riches dont la seule présence réaffirme le rang; modestes ravis de cette incursion dans l’univers des précédents; vous, moi, le printemps et les canards impavides. Jeudi soir, il ne manquait que le Jet d’eau, mais un message d’une conseillère d’État aux SIG (si, je vous assure, j’étais là) mit heureusement fin à cette honteuse faute de goût.
C’est aussi une esthétique. L’esthétique du corps, du geste, de l’image. Inconsciente, elle est grotesque. Consciente, elle confine à l’art
L’important, c’est l’apparence. Les grincheux et les moralistes se gaussent de ces parades artificielles, leur préférant les abysses de leurs analyses forcément intelligentes. Le retour du tragique, de la brutalité, de l’outrance politique leur donne l’illusion d’avoir raison. L’illusion seulement, car tout est relatif. Une montre au poignet, un désir de montre au poignet, une valse au bord du lac en espérant qu’elle ne soit pas la dernière, sont des expressions identitaires aussi significatives qu’une indignation en deux phrases, balancée sur les réseaux sociaux: c’est toujours une manière d’être au monde et un rempart contre l’impuissance. C’est aussi une esthétique. L’esthétique du corps, du geste, de l’image. Inconsciente, elle est grotesque. Consciente, elle confine à l’art.
Rien n’empêche de pratiquer les deux écoles – la méthode du rageur anxieux et celle du dandy – en thérapie alternée. Le matin, participer aux vitupérations moralisantes et analyses péremptoires en prenant connaissance des nouvelles dingueries que le monde n’aura pas manqué de produire nuitamment, et le soir, lever le coude au bord du lac en soignant look, allure, babillage et voisinage de table. Faire comme si tout allait bien présente d’ailleurs l’avantage d’aller bien, par intermittence.
Ici aussi, l’apparence est une signature. Celle d’une élite culturelle affranchie des codes esthétiques résistants
Allez, je pousse le raisonnement un peu plus loin. Et si, avant d’aller admirer les stars blasées du luxe, on faisait un détour par le pavillon Sicli? Il s’y tient en ce moment un formidable événement autour de Simone Weil. But: construire un «monument éphémère» à la mémoire de la philosophe française. Comme la culture alternative suit aussi des effets de mode, autant que l’industrie du luxe, la démarche est évidemment participative. C’est-à-dire? Des gens y vont bricoler, broder, lire des textes, et créer des pancartes avec des citations de cette penseuse comme celle-ci «S’abaisser c’est monter à l’égard de la pesanteur morale». Des fautes d’orthographe viennent çà et là parsemer ces affiches malhabiles, ce qui leur confère un degré d’authenticité que l’artiste en charge et les «cinquante coopérant·e·x·s, fondements de cette création», qualifieront peut-être de nouvelle esthétique ou d’architecture linguistique rebelle.
Le glamour n’est jamais aussi désirable qu’au temps des convulsions
Pour beaucoup, ce monument éphémère ressemble à un hangar délaissé, débordant de cartons, de planches en bois aggloméré, de reliefs comestibles. Ici aussi, l’apparence est une signature. Celle d’une élite culturelle affranchie des codes esthétiques résistants, mais qui veut, comme toutes les tribus, s’agrandir et conquérir d’autres individus à sa vision de l’art et son corpus idéologique.
L’interpénétration des mondes est cependant une vue de l’esprit. Peu sont ceux qui passeront sans se faire violence du pavillon Sicli aux rivages bijoutés, et inversement. Comme je ne fais pas exception, tout au plus irai-je lire la pensée de Weil, en songeant qu’elle valait mieux que ce monceau de résidus collaboratifs. Et j’irai traîner à Watches and Wonders, en pensant que le glamour n’est jamais aussi désirable qu’au temps des convulsions.