Lugon sans permission: vous voulez la clim? Douchez cet espoir
La canicule a fait fondre le tabou de la climatisation, même chez certains Verts. Mais l’espoir d’un assouplissement des règles est quasiment nul.
Après le barbecue, le mérite ou les voyages en avion, voici qu’un nouveau venu fait son apparition dans la catégorie d’extrême-droite: la climatisation. Vous en doutez? Voyez plutôt.
En France, le Rassemblement national propose un «grand plan clim» qui rafraîchit ses électeurs et aspirants électeurs suffocants. L’influence hexagonale sur Genève s’exerce cette fois sur l’UDC. Il était temps de rééquilibrer les choses, puisque la République est inspirée par son voisin hexagonal sur le front des luttes syndicales et intersectionnelles uniquement. L’UDC, qui avait déjà tenté de réhabiliter la clim ces dernières années, annonce sur notre antenne déposer un texte pour assouplir les normes genevoises ultra restrictives. Il était temps. Le monde entier fait usage de la clim, sauf nous. Nous, nous préférons le débat idéologique.
Qu’en pleine canicule, la clim soit qualifiée de sujet populiste, je veux bien, pour autant qu’on dise aussi que les écologistes étaient populistes avec leurs proscriptions basées sur un puissant ressort: l’anxiété de la fin du monde, une recette qui cartonne depuis l’avènement de Jésus-Christ.
Genève, toujours à l’avant-garde des législations cantonales restreignant les libertés, a tricoté un savant maillage d’interdits parsemé d’exceptions, afin qu’on ne puisse pas lui reprocher la prohibition pure et simple
Depuis la vague verte – et même si celle-ci s’est cassée sur le mur des réalités immédiates –, vague portée par des ayatollahs plus ou moins fanatisés, la clim est devenue, comme les avions ou la voiture, une hérésie passible du bûcher (le supplice de la roue étant réservé aux jets privés). Genève, toujours à l’avant-garde des législations cantonales restreignant les libertés, a tricoté un savant maillage d’interdits parsemé d’exceptions, afin qu’on ne puisse pas lui reprocher la prohibition pure et simple. Allez voir le site de l’État sur l’installation des climatisations de confort. Vous comprendrez alors la raison qui pousse les privés qui l’installent à le faire sans autorisation. D’où il ressort que même si on parvient à décoder ce langage abscons, les candidats à l’éligibilité n’existent pratiquement pas.
Ceci étant dit et trois semaines de chaleur tropicale plus tard, tout ce petit monde politique reconsidère l’affaire à l’aune de ses calculs électoraux. Il devient urgent de sortir de l’affrontement dogmatique, alors qu’il s’était jusqu’ici avéré utile, à gauche comme à droite. Comme la chaleur frappe indistinctement tous les partis, il s’agit donc de dédiaboliser la clim mais sans réhabilitation pleine et entière. Un exercice de haute voltige qui me divertit au plus haut point.
Si vous avez plus de 10 mois et moins de 85 ans et que vous êtes en bonne santé, vos pleurnicheries auprès des autorités seront-elles entendues? Évidemment pas
Prenons la conseillère d’État Delphine Bachmann. Dans une interview à la Tribune de Genève, elle déclare vouloir simplifier les procédures administratives. Là, je dis bravo sans ironie. Le monstre kafkaïen qu’est devenu l’État de Genève doit devenir agile, même si je n’y crois pas, l’automutilation étatique étant peu probable. Au-delà du déclaratif, comment compte-t-elle procéder? «L’Office cantonal de l’énergie a été chargé d’étudier des mesures simples et rapides pour que la procédure ne soit plus un frein lorsque le besoin est avéré», nous renseigne Delphine Bachmann. Et qu’est-ce qu’un besoin avéré? Si vous avez plus de 10 mois et moins de 85 ans et que vous êtes en bonne santé, vos pleurnicheries auprès des autorités seront-elles entendues? Évidemment pas. Mais, patience, puisque Delphine Bachmann promet d’examiner deux points: «La manière de prouver ce besoin de confort, et les critères eux-mêmes». Le premier point invalide le second. Nous voilà donc revenus au point de départ. À supposer que les critères soient assouplis, encore faudra-t-il prouver à des armées de gratte-papier ce besoin de fraîcheur. Soit on tolère davantage de clims, et on assouplit les critères sans exiger la preuve de nécessité, soit on ne veut pas tolérer davantage de clims et on l’assume.
Voilà qui s’apparente au courage de Castellion face à Calvin, Marjorie campant la liberté face au dogmatisme autoritaire de son parti
L’équilibrisme politique gagne même les Verts. Sur le plateau de la RTS, Marjorie de Chastonay, conseillère administrative en Ville, assure que la clim n’est plus taboue et qu’il faut repenser la question. Voilà qui s’apparente au courage de Castellion face à Calvin, Marjorie campant la liberté face au dogmatisme autoritaire de son parti. Respect. Ce d’autant plus qu’elle propose une solution concrète: réutiliser la surproduction solaire dans les clims. Fact checking auprès d’un spécialiste de ma connaissance: c’est une mesure frappée au coin du bon sens, d’autant plus que les prix sont bas, voire négatifs, surproduction oblige, et que cette énergie ne génère aucune émission de CO2 supplémentaire. Dire au passage qu’on pourrait enterrer le très coûteux projet GeniLac, mais c’est un autre débat.
Nous aurions donc une sorte de clim inclusive et solidaire. Un accès réservé, pour le bien de tous
C’est après que les choses se corsent, quand il faut parler des bénéficiaires. Vous étonne-t-il que Marjorie de Chastonay invoque «les plus vulnérables» et «certaines collectivités publiques»? Nous aurions donc une sorte de clim inclusive et solidaire. Un accès réservé, pour le bien de tous. C’est génial, cette manière de soustraire la clim au plus grand nombre. Mais c’est exactement ce qu’on a actuellement.
Remettons-nous-en donc à Alfonso Gomez qui plante des arbres.